Chapitre I.

Je sais que je vais mourir. D’ici quelques années, quelques mois, quelques jours, qu’en sais-je ? Quelques secondes même. En tout cas, la mort m’attend. Ce que je sais aussi, c’est que l’humanité ne se souviendra pas de moi, ou du moins je serai le sujet du peu de commérages qu’il y aurait durant mes funérailles, et ma sépulture sera transportée, traversant un long et lugubre sentier, devant des dizaines de regards hébétés, qui m’oublieront aussitôt.

– Steven !, hurla une voix lointaine. Descends !
J’ouvris les yeux. Je sombrais dans mes permanentes fantasmagories.
Je reste un moment en train de contempler le plafond de ma chambre que maman avait orné de belles étoiles fluorescentes, qui réussissaient d’ailleurs la nuit à me faire voler au dessus de notre Terre, en expédition vers une autre dimension, celle tant convoitée : l’Espace.
Depuis mon tout jeune âge, je rêve de conquérir ce monde tellement abstrait, tellement mystérieux que même une petite balade en son sein ferait de moi quelqu’un !
– Steven !, répéta maman.
Je me levai alors, si brusquement que je faillis me heurter le pied à ma table de chevet.
– J’arrive !, hasardai-je.
Je dégringolai les escaliers, l’esprit distrait.
– Tu en as mis du temps, nous sommes en retard ! Ta tante Marguerite sera très en colère si nous n’arrivons pas à l’heure.
J’aurais demandé de quoi il s’agissait si on m’avait laissé une seconde de plus à réfléchir, mais je me rendis soudain compte qu’on était samedi, et les samedis, on allait toujours chez tante Marguerite.
En toute franchise, je n’ai jamais vraiment aimé Maguy – c’est ainsi qu’on l’appelait. Insondable. En la présence de mes parents, on aurait dit la bonté et l’amabilité incarnées. Elle faisait tout pour être à la hauteur, et ceci bien sûr, afin que mes parents lui assignent le titre d’une charmante jeune femme au grand cœur. Or, elle ne l’était point en ma compagnie. J’étais ce qu’elle appelait « une vermine exécrable », une « créature crachée des entrailles de l’enfer », un « spectateur acharné de la vie, qui est sur le point de quitter la salle de théâtre sur un pas désapprobateur » …
J’avais dû avaler toutes ces injures. Me taire. Ecouter. Faut-il encore préciser qu’écouter était le pire châtiment qui m’eut été infligé. Combien de fois je dus retenir mes larmes sous prétexte que les garçons ne pleurent pas !
Je savais qu’elle disait vrai, juste sous une forme plus délicate, plus crue. Je savais que l’information était juste mais que l’expression était malsaine.

Sur le chemin, je contemplais derrière la fenêtre miroitante du siège arrière notre petit village de Weden Brook. Parsemée de tous les côtés d’un flot d’arbres qui formaient une agréable verdure à admirer, notre région était un centre touristique très réputé pour sa végétation luxuriante. Malgré le manque d’hôtels, le silence monacal dont elle jouissait était la véritable attraction des étrangers. La nature, le climat fort agréable, ainsi que les habitants très accueillants, contribuaient sans aucun doute à les attirer. C’est pour cela qu’au printemps, la saison la plus adéquate pour nous rendre visite, généralement baignant dans la magnificence des fleurs et plantations multicolores, les gens s’arrangeaient souvent pour se choisir des endroits, des espaces, où ils espéraient monter leurs propres projets touristiques, pour les revenus que cela leur procurerait.

Des visages défilaient avec la rapidité de l’éclair au fur et à mesure que la voiture avançait. Des visages espiègles, des visages d’adultes, des visages de jeunes personnes sans doute zélées par l’ambition, des visages de vieux… Des visages de toutes les tranches d’âge. A laquelle appartenais-je en fait ? Je ne pouvais préciser.
Un corps chétif et squelettique, au point que j’avais l’impression d’entendre mes os craqueler à chaque geste ou mouvement que je faisais ; j’en étais réduit à un épouvantail tellement je me sentais flotter dans mes vêtements : disons un épouvantail pourvu d’une âme et d’un esprit encore capable de jugeote…
Je portais la main à mon visage. Des rides, des poches, un front flétri . Quoi d’autre ? Ma main même semblait accentuer cet effet de relief. Je passai ma main par-dessus ma tête. Il me sembla qu’elle avait parcouru une année-lumière pour enfin arriver à la zone du cervelet. Mon crâne surdimensionné dépassait de loin celui de mes semblables en volume. Quant à mes oreilles, aussi disproportionnées qu’elles soient, se penchaient vers l’avant en se pliant, telles de petits vers courbés par…l’âge, dirait-on ? Mes cheveux n’existaient pas, enfin presque. Si l’on s’abstenait de ceux dont je jouissais à ma naissance, ils n’avaient, pour ainsi dire, jamais existé. Ces cheveux qui auraient pu servir à donner ne serait-ce qu’un peu de volume à mon visage, qui déjà, était plus étroit par rapport à la norme.
Je me haïssais.
Je vivais dans l’inaptitude, l’incapacité, l’impossibilité de me regarder dans la glace, parce que cette image que je gardais dans ma rétine faisait référence à ce triste corps.
Mal dans sa peau, mal dans son esprit. J’étais triste, oui. Je me demandais à chaque instant la raison pour laquelle il fallait que ce soit moi, ce reflet dans le miroir. Je ne ressemblais à rien. Rien, dans le vrai sens du terme. J’étais vieux, tout en étant petit. Mais la collision entre les deux formait un vide, un abîme, qui se déterminait en un mot. Rien. Je me faisais peur à moi-même. J’avais peur de moi. Je me dégoûtais.
Je m’abhorrais cruellement.
Alors qu’en était-il de ceux destinés à me regarder ?
Quoique rares soient les fois où je prenais de l’air dans un monde « vrai » – étant donné que j’étais condamné à rester à la maison – je ne pouvais être content le moins du monde. Les gens, les enfants même, me narguaient d’un regard presque criminel. On aurait dit qu’ils auraient tout fait pour me détruire, me supprimer, me rayer de cette planète. Leur regard même me tuait. Un fusil braqué en ma direction, en quête d’une proie vivante. Je sentais la balle me transpercer le cœur, le pulvériser dans un concert de sang et de douleur, sans pour autant le priver de sa fonction.
Comme il aurait été plus facile que la balle fasse son travail ordinaire. Me délivrer de ce monde où je n’avais guère ma place. Mais non. Elle accentuait la souffrance, la rendait encore plus invivable, plus grotesque, plus massacrante. J’étais déjà mort. Mais la douleur persistait…
Les gens sont insensibles. Inhumains. Pourtant, une voix à l’intérieur de moi me chuchotait qu’ils n’avaient pas tort.

Une fois la voiture garée, nous étions devant une bâtisse sans âge.
Mon père frappa trois fois à la porte d’entrée. Une vieille femme vint nous ouvrir.
– Ah, les Darwin ! Mais entrez donc ! Madame Marguerite vous attendait justement !, dit-elle.
Nora : la femme de chambre de Maguy. C’était la seule personne sur Terre que j’appréciais.
Bien qu’elle soit plus âgée que moi, on aurait juré que j’étais son aïeul. Pourtant, pour elle, j’étais ce petit garçon à l’esprit précoce. Elle me choyait, me comblait de friandises quand ma tante s’absentait, et me racontait les plus belles histoires pour enfants. Je me sentais revivre en sa présence : je devenais important.
C’étaient des moments de pure évasion. Je pouvais voleter dans les lointains horizons vers un monde euphorique, acceptant toutes infirmités. Elle me procurait les premiers sentiments d’amour, les premières émotions d’affection et d’attachement. J’apprenais à aimer…
C’était le seul soutien, la seule épaule. Je lui racontais mes chagrins, mes peurs, mes souffrances. Je trouvais en elle une amie, une complice de mes rêves et de mes ambitions.
Car hélas, j’en avais, des ambitions. Mais je savais d’avance qu’aucune d’entre elles n’aboutirait.
Des fois, quand je lui décrivais ma détestable apparence, elle me disait que je devais changer de comportement vis-à-vis de moi-même, de ne plus l’accabler de tous ces mots acerbes et de faire preuve d’un peu d’indulgence…
– Tu ne peux pas connaître les vraies motivations de mon comportement, lui rétorquais-je … A l’indulgence et aux beaux mots que l’on s’entête à me dire, je préfère me décrire sans phrases factices, quitte à rire de moi-même… Ne dit-on pas que l’autodérision est la meilleure façon de faire face aux vicissitudes de la vie ?
Nora, comme à son habitude, m’écoutait attentivement.
Je poursuivais ma diatribe envers moi-même, interpelant Nora.
– Dis-moi, en regardant ma tête démesurément grande, mon épiderme toute fripée, telle une peau de chagrin, et mes os saillants, est-ce que tu n’as pas l’impression d’être en présence d’un macchabée ?
Appelée à répondre, Nora demeurait toujours muette sur ce point.

Somme toute, cette femme était ma seule confidente.
– Mais entre mon garçon, me dit-elle, un large sourire se dessinant sur son visage.
Non sans lui avoir rendu le sourire, j’entrais tandis qu’elle m’emboîtait le pas.

2 réflexions sur “Chapitre I.

  1. Omar Ouldali dit :

    C’est comme une poesie, triste, larmes 😉

  2. Mehdi dit :

    As expected from You 😉 Read it so many times 😉

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