Chapitre II.

– .. Oui en effet, mais les récoltes ont été beaucoup trop faibles comparées à celles de l’année précédente. « On croirait revivre les années 45 », complétait papa avec sa tirade économique.
J’étais assis devant Maguy, enfoui dans un confortable fauteuil. Mes parents et ma tante parlaient de tout et de rien. Ce qui manquait d’être dit durant la semaine se disait là, ce samedi, me faisant subir tout un ennui vain.
Pendant des heures j’étais sensé les regarder sans réagir à leurs propos, demeurer une statue, un monument fixe à qui l’on n’accordait aucune attention.
Nora – la femme de chambre  – vint nous servir à boire.
En me servant, elle me fit un clin d’œil discret auquel je répondis par un faible sourire.
La fenêtre était ouverte. Un frais courant d’air vint me caresser le visage. Ah si seulement je pouvais vivre assez pour jouir de la nature ! Je trouvai incontestable que ceux qui mènent la belle vie vivent dans l’ignorance et restent indifférents à la chance qui leur est concédée. On ne se rend compte des vraies valeurs de certains privilèges que nous octroie la vie qu’en les perdant.
Pour ma part, je savais que je ne connaîtrais jamais les sensations d’un début d’adolescence que peut bien ressentir un garçon de mon âge. J’étais comme un aveugle qui n’a jamais vu la lumière du jour, et ne connaît pas la véritable quintessence du monde: le ciel, la mer, les montagnes, la nature, l’Homme, tout ce qu’a créé l’Architecte de L’Univers. Un aveugle qui cherche avidement à en savoir plus sur la vie, pourtant il n’aura jamais l’opportunité de la voir de ses propres yeux, si précises et schématisées que soient les figures qu’on lui en décrit.

– Alors tu acceptes ?, me demandèrent en chœur Maguy et maman.
– Heu, … pardon ?
Voyant que j’étais en proie à mes songeries permanentes, maman reformula ce qu’elle et ma tante avaient échangé.
– Eh bien, ton père et moi, nous nous apprêtons à voyager. Nous avons été convoqués pour un travail urgent. Elle lança un coup d’œil inquiet à papa. Comme ta tante Marguerite se montre très hospitalière, elle nous a suggéré de te convier à séjourner chez elle. Mais tu n’as pas à t’inquièter mon chéri, tout se passera à merveille, tu verras. D’ailleurs, elle dispose justement d’une petite chambre aménagée pour les invités inattendus.

J’eus un haut-le-cœur.

– Heu…Je… Enfin je ne…, balbutiai-je.
– Allez viens, qu’elle te la montre, me lança ma génitrice sans prêter attention à mes bafouillages.
Maguy se leva et m’agrippa par le poignet, m’entraîna dans un hall encore inconnu de moi. Suivis de mes parents, nous dégringolâmes des escaliers non loin de la cuisine, où j’aperçus Nora tant bien que mal, en train d’éplucher je ne sais quoi, et notre petite visite déboucha sur une porte que Maguy se pressa d’ouvrir.
A première vue, la chambre sur laquelle elle donnait ne m’évoquait rien de sensationnel. Peinte en vert kaki et aux bordures ornée d’autocollants figurant Baloo, l’ours emblématique du « Livre de la jungle », la pièce était munie d’un petit lit, dont les couleurs s’harmonisaient parfaitement avec les motifs muraux, avec à droite une table de chevet, et à gauche une grosse boule d’ouate remplie de nounours et autres peluches idolâtrées par les enfants.
Je levai mes yeux au plafond. Je le trouvai, à l’instar du mien, paré de mille sortes d’étoiles fluorescentes, ajoutées à des planètes flottant dans l’air sans toutefois retomber, grâce à un fil transparent qui les reliaient au plafond.
– Et voilà ! Tu es chez toi, mon mignon, me dit Maguy en me tapotant l’épaule.
Je lui lançai un sourire sardonique. Je n’aimais pas que l’on se gausse de mes parents. J’aurais préféré qu’elle eut enlevé ce masque qui lui voilait sa vraie nature -une horrible despote- et s’épargner au moins la lassitude qu’elle ressentirait, à devoir constamment jouer sa misérable comédie, vis-à-vis de sa propre famille par-dessus le marché ! Et j’aurais préféré aussi que l’on me pende pour en finir ainsi avec ma vie cruelle, que de passer une seule nuit avec cette méchante personne, malgré l’impression sympathique que son aspect impose à première vue.
– Merci, dis-je malgré moi.
Dans un dernier effort de supplication, je regardai maman, les yeux implorants. Pourtant, elle ne semblait même pas me remarquer, encore en proie à ses interminables causeries avec Maguy.
Après un moment, elle me déposa un bisou sur la joue et me prit dans ses bras, puis me marmonna dans l’oreille qu’elle reviendrait bientôt.
J’avais vu assez de films pour comprendre que ces idioties que chuchotent les parents aux oreilles de leurs enfants avant de les quitter ne se réalisaient jamais. J’en conclus donc que j’avais perdu deux complices. Je dois dire qu’en dépit du fait que maman ne m’offrait pas assez d’amour comparé à celui que l’on offre habituellement à un malade comme moi, je me sentais au moins parmi les miens. Parce qu’un « chez soi », ce n’est vraiment qu’auprès de ses parents qu’on le ressent.
Papa vint alors m’enlacer. Il me chuchota quelque chose à l’oreille, et pendant un moment d’étreinte, je crus qu’il émit un faible gémissement de regret.
– Tâche de vivre.

Sur ces paroles, mes parents me quittèrent, un dernier regard de compassion trahissant l’expression de leurs visages. Ils remontèrent avec Maguy alors que je restai seul dans la chambre.
« Tâche de vivre », ce n’est pas tous les jours que l’on pouvait me dire ça. C’était comme si à travers ces syllabes, je pouvais percevoir un certain désespoir de cause.
Mes parents me quittaient-ils parce-que je leur faisais honte ?
Cela voulait-il dire que même aux êtres les plus chers à mes yeux, je ne valais plus rien? Rien. Me voilà revenu à ma description primaire. Rien. Combien de savants auraient pu donner une explication saine et claire d’un concept aussi confus ?
Je crois que si Platon, Voltaire, Rousseau, ou autres penseurs procédaient pour de bon et une fois pour toutes à la définition exacte de Rien, ils se limiteraient alors à le définir en affichant mon nom dans toute sa splendeur : Steven Darwin. Mais rien pèse, on ne peut penser au vide, au néant sans penser à la pesanteur qui en découle. Il ne s’agit point de légèreté comme dirait d’autres, parce que le rien pèse sur la conscience et l’âme, traduit des émotions d’effroi et de terreur et aggrave la sensation de solitude et de détresse.

Steven Darwin.
Trois questions primordiales me traversèrent l’esprit : Qui suis-je réellement ? Que suis-je ? Et qu’adviendrait-il de moi ?
Dieu seul le sait. Créateur de mes jours, il savait qu’il faisait de moi une exception dans l’univers. Il sait le combien de mes semblables sur cette Terre discriminante.
J’avançai enfin au centre de la pièce. Je me jetai sur le lit tête la première. Et je restai songeur, comme de coutume. Seules mes songeries me faisaient oublier l’amertume de ma situation.

J’entendis soudain un claquement de porte. Mes parents étaient sans doute sortis. Me voilà donc seul.
Mais je me rappelais Nora. Elle seule me fournissait un peu d’espoir. Comment avais-je pu l’oublier dans mes tirades ? C’était comme si j’étais conscient que même en sa présence, rien ne pouvait changer, mais en effet, je ne pouvais pas le nier. Elle n’était pas la maîtresse de maison. Et d’un jour à l’autre, je pouvais me retrouver solitaire si Maguy la jugeait trop « pesante ».

– Ah te voilà mon petit chou !, entendis-je alors derrière mon dos. Je me levai pour voir qui se tenait là.
Impossible !
Marguerite, tendant les bras, m’invitant à venir m’y nicher. J’obéis comme aimanté par un être divin.
Elle me prit dans ses bras et me mena derechef vers le salon où quelques minutes auparavant nous étions assis là, mes parents, elle et moi. Elle se leva et alla à la bibliothèque bien garnie du hall, que j’avais aperçue tout à l’heure.
Elle revint un livre à la main et l’ouvrit. Ce n’était en réalité pas un livre, mais une BD. Elle marqua une page où étaient dessinés les fameux Tom & Jerry.
– Voilà la bande dessinée qui m’avait envoûtée le plus alors que j’avais ton âge. Je pense que la lecture qu’elle te procurera fera naître en toi la même ambiance qui me charma jadis, me dit-elle doucement.
Je restai bouché bée. Tétanisé si je puis dire. Un changement aussi radical nécessitait un grand incident. Mais lequel ?
D’une méchante sorcière elle se mua en ange agréable. Peut-être que mon sens oculaire me jouait des tours, peut-être aussi que la phase d’hallucinations me gagnait peu à peu, me faisant perdre la raison. Je n’en savais rien.
Elle resta un long moment à mes côtés, me contemplant en train de lire ce qu’elle m’offrit.
D’emblée, un gong se fit entendre et elle se leva pour aller ouvrir.
Durant cette pause où je prenais congé d’elle occasionnellement, je retournai chez Nora.
– Nora !!, claironnai-je.
Celle-ci était assise sur un petit siège de cuisine et demeurait pensive.
– Nora, tu ne le croiras jamais !
– Quoi, que se passe-t-il mon ange ? fit-elle dans une expression un peu inquiète.
– Maguy, … Maguy…, arrivais-je à peine à prononcer.
– Que se passe-t-il ?, questionnait-elle, un rictus de colère s’affichant sur ses lèvres.
– Elle a … Elle a par je ne sais quel miracle changé d’attitude à mon égard. Elle est devenue d’une affabilité … comment dire ? Son comportement me laisse suspicieux. Je n’ai jamais vu une telle Maguy… Peut-être a-t-elle succombé à une incantation des Dieux, qu’en sais-je ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle me témoigne désormais un grand amour, si je m’en tiens aux apparences.
Nora resta un moment silencieuse, comme déçue par ce que je venais de lui dire. Puis, une sorte de pitié s’afficha sur ses traits.
– Quoi ? Qu’est-ce que ce visage soudain navré ? Que me caches-tu Nora ?
– Ce n’est pas ça mon chéri. C’est juste que je viens de comprendre. A un moment j’ai cru que ce que tu me disais s’était réellement produit. Mais…
– Comment ça ? Mais je t’assure que c’est vrai Nora!, protestai-je.
S’étant attardée sur sa conjonction, elle se décida enfin à continuer.
– …Tes parents l’ont informé de leur retour dans quelques minutes, le temps d’aller chercher tes affaires à la maison, et en réalité, craignant leur arrivée plus tôt que prévu, elle aurait sans doute élaboré cette ruse pour contrecarrer tout rendez-vous inattendu. C’est sûrement eux qui viennent de sonner à l’instant.
Devant ma mine désespérée, elle essaya une dernière tentative de consolation.
– A mon avis, dit-elle déterminée, si tu veux vraiment vivre tes derniers jours – et se rendant compte qu’elle avait utilisé un mauvais adjectif – enfin je veux dire, vivre ce séjour comme il se doit, il vaudrait mieux que tu ailles chez tes parents et que tu leur annonces ton refus dès maintenant. Je ne veux pas que tu souffres à cause d’un comportement malveillant de la part de ta tante, Steve.
Je restais cloué au sol face à ce qu’elle venait de dire. Je n’osais bouger.
– Qu’attends-tu ? Vas-y!
Je n’eus pas le temps de réfléchir. Mes jambes avaient déjà cédaient.

– Papaaaaa, mamaaaan!, criai-je désespérément, de crainte qu’ils ne soient sur le point de décamper. Mais je ne reçus point de réponse.
Quand j’arrivais à la porte, je la trouvais cadenassée. Il était trop tard. Mes parents étaient partis. Je ne les reverrais plus, c’était certain, voire même dans le pire des cas, si jamais leur promesse se révélait être sincère, ils ne reviendraient qu’après mon décès. Déjà, leur absence me causait énormément de peine. J’étais mort de tristesse, de chagrin, de terreur.
Terreur. Maguy en était l’incarnation même.

– Tu appelais quelqu’un ? dit une voix froide derrière moi.
Je fis volte face, c’était Maguy.

2 réflexions sur “Chapitre II.

  1. Rita dit :

    C’est passionnant ! Samia,good job :p =)

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