Le Nihilisme de Gorgias.

Cela fait un bout de temps que je m’intéresse au nihilisme. Or, voilà quelques jours que je suis tombée sur le paradoxe de Gorgias, célèbre sophiste grec qui affirme que rien n’existe. Depuis, je suis bouleversée par son scepticisme à la limite desctructeur de tout sens moral de l’existence.

Voici son argumentation:
« Si quelque chose existe, c’est forcément l’être ou le non être. Or ni l’un ni l’autre n’existe.
Le non-être n’existe pas. En effet, penser le non-être comme tel est en soi la preuve que le non-être n’existe pas.
D’autre part, le non-être en tant qu’idée existe. Or une chose ne peut à la fois exister et ne pas exister. Donc le non-être n’existe pas.
De même, l’être n’existe pas. Car si l’être existe, il est soit dérivé, soit non dérivé. Cependant, si l’être est non dérivé, il n’a pas de commencement, et est alors infini. Mais, si l’être est le contenu d’un contenant qui serait l’espace qui l’entoure, alors l’être ne peut être infini car il n’existe aucun contenant qui soit plus grand que l’infini. Si l’être ne peut être contenu dans un contenant, il n’existe pas. De même, si l’être est dérivé, alors il est issu soit de l’être soit du non-être. Or ce qui donne naissance doit faire partie de l’existence, ce qui n’est pas le cas du non-être. Donc l’être ne peut être dérivé du non-être. De même, l’être ne peut être issu de l’être, car il n’est pas né mais existe de tout temps. En d’autres termes, si un être est issu d’un autre être, cet autre doit lui-même être issu d’un autre être, ce qui crée une infinité, et ramène l’être dérivé à la condition d’être non dérivé. Donc il est impossible que l’être soit.
Ainsi, si ni l’être ni le non-être n’existent, alors rien n’existe. »

Commençons d’abord par sa théorie du non-être. Celui-ci appartient selon lui au monde des idées, c’est-à-dire qu’il est considéré en tant qu’abstraction évidente. Il serait donc impossible de l’envisager dans la réalité puisque le non-être serait alors « rien », NADA! De ce fait, puisque d’une part il serait possible de le conceptualiser en tant qu’idée mais impossible de l’imaginer dans un monde concret, nous nous trouvons face au premier paradoxe qui nie l’existence du non-être.

En prenant maintenant cette théorie comme affirmation, un théologien serait forcé de croire que, comme Dieu est une idée abstraite, il ne serait pas du tout envisageable dans un monde matériel (en réalité), donc il n’existe pas. Il est non-être. D’un autre côté, l’existence du non-être affirme en soi que l’être existe; c’est une négation toute faite. A mon avis, cela rejoint en partie ce que clament les athées: « Nous ne croyons pas en Dieu », qui implique par négation que Dieu existe.
Je pense que ce genre de délibération peut avoir des conséquences fâcheuses selon le point de vue que l’on adopte. Un théologien chevronné serait indigné de voir que ses recherches seraient toutes annulées sous le joug de cette argumentation.
Prenons encore l’exemple d’un mal de tête. Le fait même que l’on souffre est une affirmation de l’existence du mal, mais quand il s’agit de se l’imaginer en réalité, nous tombons dans le gouffre du non-être puisqu’en dehors d’une céphalée vasculaire qui se manifeste sous forme de contraction continue de vaisseaux sanguins, nous sommes incapables de définir le mal en tant que tel.

D’une autre part, Gorgias nous affirme que l’être est soit dérivé soit non dérivé. Soit. S’il est non dérivé, l’on refute catégoriquement l’existence de cause première. Or, il n’existe pas de création sans créateur. S’il est dérivé, il est soit dérivé de l’être soit du non-être. Qui dit être, dit puissance équivalente: donc impossible (comme il le prouve). En revanche, qui dit non-être dit idée abstraite mais absence d’existence. Suivant ce cheminement, l’être est issu d’une idée abstraite (car il ne peut surgir du néant), façonné à l’image de cette idée, mais il n’a donc pas de commencement. C’est en ce sens le Tout. La négation absolue de Rien. L’infini.
On conclut donc que l’être est issu du non-être.

L’être et le non-être existent, mais ils constituent deux essences différentes.
Je ne me permets pas de dire que l’argumentation de Gorgias ne tient pas debout (parce qu’en comparant un philosophe du Ve siècle av.JC à une amatrice de philosophie, je suis loin d’imposer mon avis), mais je refuse d’accepter sans objections ce qu’il avance. A mons sens, l’erreur qu’il commet, c’est la division de la réalité entre être et non-être alors que c’est la réaction de ces deux essences qui forment l’Existence même. Toutefois cela relève du degré de compréhension logique que chacun construit selon sa vision du réel, et c’est cela qui forme ce que nous appelons un paradoxe.
Pour ma part, la question n’est pas l’existence de l’être et du non-être, mais la nature des deux.

2 réflexions sur “Le Nihilisme de Gorgias.

  1. Gorgias dit :

    Bonjour,

    bon début e réflexion, seulement, la première partie de ton analyse mettant en parallèle l’existence de Dieu et le non être me parait quelque peu falacieuse.
    Gorgias, dans son texte, s’appuie sur un fait particulier pour affirmer la que le non-être n’est pas. Il affirme tout d’abord que c’est une idée, ensuite, il affirme que le non-être n’est pas, car par définition, il s’oppose à l’être, qui est, qui existe. Donc ici nous avons une argumentation logique, déductive, le non-être, par définiton, n’étant pas, son idée, son essence n’est pas.
    Dans le cas de Dieu c’est différent, tout simplement parce que dans ton raisonnement il n’y a pas cet enchainement logique qui permet de conclure. L’idée de Dieu existe, nous sommes d’accord, mais en aucun cas la définition du mot Dieu n’insinue sa non-existence. dès lors, on ne peut affirmer que Dieu n’existe pas en suivant la logique de Gorgias.

    En espérant que tu aies saisi la nuance de ma remarque, bonne continuation.

  2. Le nihilisme de Gorgias dit :

    Le nihilisme n’est pas une possibilité pour la pensée philosophique mais la composante interne de son discours.

    Bouh !

    (Lorsque vous serez revenu de cette petite frayeur, méditez donc ce petit παίγνιον: Mériter la philosophie, c’est critiquer le discours de la philosophie. Et si Dieu est mort, le nihilisme est son linceul.)

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