Chapitre III.

Je déglutis difficilement.
– Je…Enfin non…Cela n’a rien à voir avec…Je voulais juste…Enfin.., marmonnais-je.
Elle me fusilla du regard, tourna les talons, traînant dans le corridor. Ses cheveux roux coupés courts, sa fine silhouette, s’éloignaient de plus en plus avant qu’elle ne disparaisse.
Je me décidais enfin à regagner ma chambre. Cette fois quand je plongeai dans mon lit douillet, je n’eus pas le temps de rêvasser, parce qu’un sommeil profond s’empara de moi.

Un rayon de lumière se glissa au travers des rideaux de ma chambre. J’entrouvris doucement les paupières. Des petits grains de poussière en suspension s’amusaient à voltiger au dessus de moi, dans un long faisceau lumineux qui venait s’interrompre en prenant contact avec ma peau. 
Dehors, j’entendis un tumultueux gazouillement de mandarins, qui venaient se nicher sur les barreaux de la fenêtre.
Eux au moins devaient être très heureux.

Je portai la main à mon corps chétif. Il ne s’agissait pas là d’une songerie, il était bien réduit par l’âge. Puis, je portais toute mon attention sur mes parents. Ils étaient sans doute arrivés à Berlington maintenant. Ils ne pensaient même pas à moi. Ils auraient sans doute visité jusque-là une pension d’orphelins pour combler le vide que j’avais laissé. Ils auraient trouvé l’enfant idéal, et regretteraient d’avoir gaspillé tellement d’affection vaine à mon égard, alors que moult petites âmes s’attendent à en recevoir autant.
Je ne comprenais pas pourquoi de telles illusions me hantaient l’esprit. Après tout ce que mes géniteurs avaient fait pour moi, je n’évoquais en aucun cas les bienfaits que cela m’avait apportés. Ils méritaient au moins leur part de louanges.
Maman, papa…
Je les aimais de tout mon cœur. Mais mon esprit refusait de se soumettre à l’espièglerie de ce caprice. Malgré tout, je me forçais de m’apitoyer sur mon mal. Etais-je un masochiste ? Non, je n’en étais pas convaincu. A mon avis, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les masochistes, en voulant se faire du mal, reconnaissent implicitement que le bonheur existe, vu que la décision ne vient que d’une pure et lâche volonté.

Fatigué d’être constamment appelé à cogiter pareillement, je décidais de me lever, songeant à ce que la journée me réservait. Avec la présence d’une tante pareille, je présageais tous les supplices de l’univers. Toutefois et à ma grande surprise, quand je me redressais, après avoir fait le tour de la chambre des yeux, je me rendis compte que celle-ci était quasiment vide. Son unique ornement n’était autre que le lit sur lequel j’étais étendu. Je regardais à droite, la table de chevet n’était plus là. A gauche, la boule d’ouate, qui était l’unique parure que j’apréciais, avait disparu.
Alors comme ça, on s’était amusé à venir troubler mon sommeil afin de s’emparer de tout ce qui parait la chambre. Qui donc ? Marguerite, sans doute.
Et d’un.

J’ouvris la porte, montai les escaliers. Arrivé au hall, j’aperçus la cuisine, vide cette fois. Et je ne me risquai pas à y faire mon entrée. Cette pièce ne prenait vie qu’avec la présence de Nora.
Sachant parfaitement où se situaient les toilettes, je m’y dirigeais sans peine. Là, j’ouvris le robinet qui laissa couler une eau fraîche immaculée.
Je refusais de lever ma tête au miroir. Je craignais l’impact que cela produirait. Je demeurai un certain moment à contempler l’écoulement de la source de vie. Si je la laissai ainsi, elle ne s’estomperait jamais. Eternelle. Je l’enviais… J’avais tellement de choses à accomplir, tellement de rêves à exaucer…
Malgré mon infirmité, je sentais que Dieu m’avait pourvu de multiples dons que je n’avais même pas encore pris la peine d’exploiter, étant donné qu’ils m’étaient encore inconnus. Je tendis les mains pour accueillir une poignée de liquide transparent. Je m’en aspergeais. Cela me faisait du bien. Dommage que les moments de pure jouissance ne durent que peu de temps.
Je sortis enfin. Cette fois, je n’avais aucune idée de la salle où l’on servait le petit-déjeuner.
A ce moment même, j’entendis Nora me héler. Je suivis la source de la voix. Et là, après avoir traversé le corridor, j’aboutissais encore sur une vaste salle. Une longue table entourée de majestueuses chaises en bois s’étalait en plein milieu de la pièce. Sur l’une d’entre elles, je découvris ma tante qui ne me fit même pas l’honneur d’un regard en biais. Elle continuait à déguster ses biscottes matinales, un verre de thé à la main, l’autre occupée à éponger ses lèvres avec une serviette de soie jaune.
Nora me fit signe de m’installer. Je ne me le fis pas redire deux fois.
Elle me tendit un bol de corn flakes et me posa une assiette de petites rondelles d’orange à la cannelle.
– Merci, dis-je.
Je hochai la tête d’un signe de satisfaction. Elle disparut.

Par moments, je regardais Maguy du coin de l’œil. Elle ne semblait même pas me prêter attention.
Aussi, je mangeais le plus silencieusement possible. Avec cette femme tyrannique, même un un grincement de dent pouvait la retourner contre moi. Pire, la mettre dans tous ses états. Somme toute, elle était lunatique, d’humeur changeante, comme le mercure que l’on s’amuse à glisser sus la paume des mains.
Quand je finis de manger, je me levai pour regagner ma chambre désormais dégarnie.
– Dis à Nora de te montrer ta nouvelle chambre, s’empressa-t-elle de dire d’un ton sec.
Je lui jetai un coup d’œil, le teint soudain livide, blême. Comment se faisait-il que d’un jour à l’autre, elle ait changé d’avis aussi promptement ?
J’hochai la tête, et, baissant les yeux en signe de soumission, je me frayai un passage pour regagner la cuisine.

– Nora ! Mais Nora…, commençai-je, une grosse vague de peine me nouant l’estomac.
Elle était assise sur un petit tabouret et me regardait avec pitié.
C’est fou, j’avais l’impression qu’elle avait toujours pitié de moi. Bon sang, quand comprendrait-on que je n’ai nullement besoin de pitié, mais d’amour, d’affection ?
Je voulais tant lui claironner ceci, mais je l’aimais trop pour lui faire sentir mon désarroi. Je ne voulais pas lui faire de peine.
– …Qu’est-ce qui la laisse aussi rancunière à mon égard ? Que lui ai-je donc fait ?
– Mon chéri, ne te préoccupes pas de ça, dit-elle en guise de réponse.
– Mais j’ai besoin de savoir, Nora, lui répliquai-je anxieusement.
Elle se leva et posa sa main sur mon épaule. Je sentis en un bref instant une houle de bien-être me gagner le corps, me réchauffant peu à peu. Une main maternelle, usée par le travail, me faisait grâce.
– Elle t’a sans doute dit de venir t’enquérir de ta nouvelle chambre, n’est-ce pas ?
– Oui, répondis-je.
– Steve, ne te désole pas. Il n’y a rien de grave. Même si ta tante témoigne d’une profonde rancune envers toi, elle ne pourra nullement te faire du mal. Tu es le fils de sa sœur Steve, elle t’aime, mais elle a bien ses raisons de se comporter ainsi.
– Parle m’en, je t’en conjure, suppliais-je.
– Je préfère que ce soit elle qui t’en parle. Elle est la mieux placée pour ça, Steve. Là, seulement, tu pourras enfin interpréter son attitude autrement.

Je n’insistais pas. Nora me prit par le bras cette fois et nous nous engageâmes derechef dans le hall, mais cette fois, ma chambre n’était pas bien loin; celle-ci n’était autre que le grenier, auquel on pouvait accéder après avoir monté l’échelle en bois qui se trouvait dans un recoin du corridor.
Nora me confia qu’elle devait retourner à sa cuisine, me laissant libre champ pour la découverte de mon nouvel univers. A peine eussé-je mis le pied sur le sol en bois craquelant que je fus pris d’une sensation étrange. Ma nouvelle chambre, prenant une forme hexagonale, me semblait déjà amicale, elle m’accueillait bras ouverts avec son odeur de muscade ou je ne sais quelle sorte d’épice exotique.
A la place du lit était amoncelée une petite couette où j’étais sans doute sensé passer les nuits à venir. En levant mes yeux, une lampe usée était juchée au dessous de la nudité du plafond, et enfin, seul contact avec le monde extérieur, une petite fenêtre à carreaux. Il suffisait de se hisser sur la pointe des pieds pour savourer ce qui existait de l’autre côté. Une mouche voletait subrepticement et se cognait contre la vitre, se recognait, se recognait encore et encore, sans jamais se résoudre à faire demi-tour. Il me semble qu’elle croyait que cette surface de verre la séparait de son paradis, résignée à y aboutir coûte que coûte. Et pourtant je crains que cette fenêtre n’aie pas lieu de s’ouvrir. C’est le cas de tellement de personnes, croyant frapper à la porte du bonheur et s’entêtant à le faire à jamais, ils ne réalisent souvent pas que c’est un défi perdu d’avance. La porte du bonheur s’ouvre devant l’opulence pour mesurer la faculté de gérer son bien, mais se ferme aux yeux des plus démunis pour mettre leur patience à l’épreuve.

Ai-je mentionné la grosse boîte en carton? On l’avait sûrement laissée là à défaut d’espace. Toutes sortes de choses y étaient enfouies. Peluches, grigris, nébuleuses fluorescentes (ressemblant étrangement à celles de ma véritable chambre), petites voitures semblables à celles dont je rêvais depuis que j’étais tout petit, cartes postales, amulettes en plastique, minuscule coutelas de pirates, bouée de sauvetage rouge et blanc, amas de vêtements enchevêtrés, paquets de bonbons Habbo vides (je m’en léchais déjà les babines), chapeau de paille évoquant le Far-West, photos de gamins que je ne connaissais pas …
Je me contentais de jouir de ce trésor qui m’était offert. Pour une fois, je ne pensais pas au mal que Maguy me faisait subir. Mais à la vision de tout ceci, une vague de doute m’envahit peu à peu. Ce n’est pas toujours qu’une femme célibataire se trouvait en possession de ces instruments.
Y’avait-il un enfant qui vivait là, avant moi ? Je chassais vite cette pensée de ma tête. Jamais on ne m’apprit que Tante Marguerite avait eu un enfant, voire en avoir recueilli chez elle.
Pourtant si cela était vrai, j’aurais juré qu’il s’agissait d’un garnement fasciné par les cow-boys et compagnie; c’est toujours le cas avec les enfants de mon âge. Nous avons tous un centre d’intérêt. Pour ma part, l’espace était mon domaine de prédilection, il me semble d’ailleurs l’avoir déjà évoqué au début de mon récit. Nébuleuses, astres, météorites, planètes, tout ceci faisait partie de mon assiette d’enivrement. Pourtant, mon idolâtrie n’avait jamais été assouvie et ne le serait jamais. Alors, maintenant que je me trouvais en possession d’une nouvelle culture, je me demandais s’il serait plus avantageux pour moi de m’y intéresser, puisque de toute évidence, dans l’accumulation des cultures se trouve le savoir. Je me résolus donc à remercier mon ami invisible qui me permit de connaître un nouveau monde.
Décidément il y avait une multitude de choses à connaître, un amalgame de mystères à percer à jour, toutefois loin de témoigner une parfaite connaissance de tout ce qui m’entourait. C’est à partir de ce moment-là que je fus pris d’un désir ardent de rassasier cette soif d’apprendre. Quand j’avais trois ans, j’allais à une école très paisible. Pour être franc, je l’aimais bien ma petite école, car à cette époque, nous étions tous égaux, nos esprits étaient bien loin de se perdre dans un labyrinthe de conjectures où beauté et majesté comptaient le plus. Mais arrivé à l’âge de dix ans, mes parents durent déménager. Je refusais d’intégrer une nouvelle école craignant les critiques éventuelles de mes futurs camarades. Subséquemment, je préférais rester à la maison plutôt que d’avoir affaire à la sévérité criminelle de mon entourage; mon physique avait non seulement changé de façon brutale, mais mon esprit s’était également détérioré de plus en plus en raison de la déchéance de mon système nerveux. C’est ainsi que j’avais dû annuler l’élément le plus important dans ma vie, la connaissance. En pensant à cela, je me dis que si je regagnais un établissement, je mettrais certes du temps pour rattraper trois années de retard, mais au moins je pourrais réintégrer une société en y contribuant avec mon savoir.
Soudain, je me rappelai que mes parents n’étaient plus là pour me payer mes frais; un obstacle qui venait me barrer la route d’un avenir prometteur. Maman, papa,.. j’avais besoin de vous aux moments les plus critiques; au fur et à mesure que je voulais faire quelque chose d’important, je me voyais doucement baigner dans l’impuissance, aussi bien sur le plan psychologique que pécunier.
Là, je fis le choix ultime: je descendis faire part à Nora de mes envies et mes regrets.

2 réflexions sur “Chapitre III.

  1. Rita dit :

    Tu me trouveras dans tous les chapitres 😉

  2. Mehdi Ajji dit :

    Egalement 😀 J’adore 😀

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