« L’Ecume des Jours » de Boris Vian

Avec L’Ecume des Jours, on s’étonne de voir qu’un classique écrit en 1946 puisse avoir un style aussi loufoque et déjanté, à la limite du contemporain. Un livre totalement différent de ce que j’avais lu jusqu’à présent, et c’est pour cela qu’il m’a marquée, car il casse le mythe des classiques avec un naturel qu’on ne saurait avouer qu’une fois le livre refermé.

C’est une histoire burlesque qui rompt tous les liens avec le monde de la rationalité, les codes sociaux ou les normes du réel, et pourtant nous, misérables lecteurs, sommes toujours à la recherche d’une logique réfractaire qui je pense, n’était pas voulue dans l’oeuvre et en l’occurrence n’existe pas. Je m’attendais à un langage d’érudits et voilà que je me heurte à un Vian qui joue avec les mots, les noms, les expressions; des mots-valises propres à L.Caroll aux contrepèteries de Rabelais, mêlant néologismes et mots rares et passant ainsi du grossier au familier, ou du familier au soutenu avec une habileté qui ne saurait créditer ses 26 ans lorsqu’il écrit son roman. On est d’emblée plongée dans un monde fantastique à la Lewis Caroll, le tout imprégné dans un univers de jazz de Duke Ellington qui rappelle l’admiration de Boris envers ce nouveau genre de musique qui faisait à peine ses débuts aux Etats-Unis.


C’est une histoire d’amour relativement simple mais très profonde lorsqu’on cesse de croire aux récits de Cendrillon. L’intrigue est centrée sur trois personnages et leurs alters féminins. Colin, personnage riche dont la fortune l’épargne du travail. Chick, ami de Colin, pauvre car le travail d’ingénieur ne rapporte rien, est un féru de Jean Sol-Partre (vous aurez remarqué la parodie de Jean Paul-Sartre dont la philosophie de l’existencialisme était en mode à l’époque) qui collectionne tous ses livres et les objets qui lui avaient appartenu. Nicolas, cuisinier de Colin, qui réserve les mets les plus extravagants grâce au Livre de Cuisine de Jules Gouffé, célèbre cuisinier disciple de Carême. Tout semble naîf au début. Colin tombera amoureux d’une ravissante Chloé (qui rappelle l’arrangement de Duke Ellington) lors d’une fête. Ils se marient très tôt et Colin donne une part de son argent pour permettre à son ami d’épouser également sa muse Alise. Cependant les ennuis commencent lorsque Chloé sera atteinte d’un cancer au poumon. Le docteur certifie: Elle a un nénuphar dans le poumon. Colin devra l’emmener à la montagne, lui acheter plein de fleurs et ne plus lui offrir d’eau, pour chasser la plante sauvage. C’est ainsi que, faute d’argent, il commencera à travailler pour sauver son amour (ce qui contredit ses principes puisque le travail selon lui ramène l’être humain au rang d’une machine) . Chick quant à lui, rencontrera la peine de Alise, car il lui préfère Jean Sol Partre. Nicolas, à son tour, nous est présenté comme un spectateur, lui aussi amoureux d’une Isis indépendante mais leur amour reste cependant pondéré.
Au fur et à mesure que l’histoire avance, la lumière diminue, et les murs de la maison rétrécissent à cause de la maladie et la ruine. Tout ce qui était beau devenait laid. La petite souris aux moustaches noires continuera jusqu’à épuisement à gratter les fenêtres ternes avec ses ongles meurtris, tentant de rendre ce charme volé à la maison désormais obscure.

Boris Vian, par le biais d’une histoire fantastique mais extrêmement profonde et bien amenée, nous dresse le portrait de trois genres d’amour: le fou, le sans retour, et le modéré, mais il ne s’arrête pas là. Et ceci n’est pas tout. Avec tout le naturel de sa plume, il fait le réquisitoire d’une société matérialiste en faisant la critique d’une religion cupide -et raciste aussi- qui ne court qu’après l’argent (cf le riche mariage vs le pauvre enterrement). L’auteur pousse encore plus l’absurdité du monde en mettant en emphase les conditions inhumaines du travail que Colin sera obligé de confronter.


En un mot, dans un registre aussi cocasse et indifférent face au mélodramatisme propre aux écrivains classiques, Boris Vian nous surprend avec une écriture espiègle et innocente qu’il met en oeuvre pour dénoncer les réalités absurdes et atroces de la société dans laquelle on vit. Un style poétique et à la fois fantaisiste qui ne vous laisse que deux choix: on aime ou on déteste, mais mon conseil à moi, c’est de laisser votre côté réaliste pour un moment de pure détente à la Vian, et accepter le caractère complètement déjanté de l’auteur qui me rappelle personnellement l’art abstrait pour une raison que j’ignore. Et s’il y a un passage qui m’a marquée le plus, c’est bien l’image des plantations de canons et les fleurs qui en sortent par le bout.

Bref, je n’avais qu’une envie à la fin du roman, c’est que l’expression « avoir un nénuphar dans le poumon » puisse un jour entrer dans la langue française en hommage à Boris Vian; cet auteur qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie.

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3 réflexions sur “« L’Ecume des Jours » de Boris Vian

  1. Belle chronique pour un roman qui laisse avec le temps de jolies fleurs dans l’âme : tout le talent de Boris Vian 🙂

  2. pandoree dit :

    Que je l’aime ce Boris Vian 😀 L’écume des jours est un roman incroyable, complètement loufoque, et je l’ai beaucoup apprécié. J’en ai d’ailleurs lu trois autres cette année de ce fantastique auteur, tel que J’irai cracher sur vos tombes. Je te le conseille si tu ne l’as pas encore dévoré. Il est cependant assez différent.
    Bonne lecture 🙂

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