Cinquième session: Le masque du sartrisme.

Tout d’abord je tiens à m’excuser auprès de Leiloona pour mon improductivité de la semaine dernière. Je suis vraiment très bornée ces temps-ci mais je ne pouvais m’empêcher de laisser passer deux sessions inactives de l’atelier d’écriture. Alors j’ai veillé hier (jusqu’à 6h du matin!) en constipant intellectuellement pour enfin trouver mon inspiration. Il est vrai que la photo était difficile à faire parler, mais il faut faire des efforts tout de même. Alors, excitée, il ne m’a fallu que cinq heures de sommeil pour me réveiller en sursaut et taper ça à la hâte.  J’espère que vous ne m’en voudrez pas, bonne lecture!

Adam inspectait anxieusement les passants de part et d’autre de la rue. Il serrait tellement la main de son père qu’elle en devenait presque moite. Un instant, une jeune femme le frôla. Son regard se posa sur le petit garçon déguisé en guerrier de Starwars et elle ne put s’empêcher de réprimer un sourire.
Cache moi! Vite, cache moi papa!, hurla Adam en se figeant derrière un pan du veston de son père.
L’homme rit de bon cœur, rajusta ses lunettes embrumées, et prit son enfant par les épaules.
Vas-tu enfin me dire la raison de ce petit jeu de carnaval? Ta mère s’inquiète quand même, Adam. Tout d’un coup tu changes comp….
As-tu déjà lu Huis Clos de Jean-Paul Sartre, papa? demanda Adam en interrompant son géniteur. Le visage de celui-ci, étonné, s’empourpra. Une serre lui froissait les tripes. Comment un enfant de six ans pouvait-il connaître J-P. Sartre à son âge?
Hmm, oui…oui, je suppose, balbutia-t-il.
Bah tu aurais tout compris alors!, s’exclama Adam tout d’un coup.
Son père le regardait, ahuri, la pomme d’Adam l’empêchant de déglutir. Décidément, son fils n’était plus saint d’esprit.
Compris quoi au juste, fiston?, quémanda-t-il, dubitatif.
Un autre passant s’engageait dans l’allée. Adam, le teint blême et livide derrière son masque martial, se recroquevilla derrière son père et attendit que l’intrus fusse hors de vue.
L’enfer, c’est autres! Sartre l’a bien dit, il ne faut pas que les gens me voient.. sinon j’irai en enfer! Et maman m’a dit, dit-il le souffle coupé, que l’enfer c’est pour toujours. C’est un feu enragé qui ne s’éteint jamais. Il vous brûle les tripes jusqu’aux os, et on ne peut jamais y échapper, même avec mon gadget qui éteint les flammes rien qu’avec son ultra son… Recouvre moi, papa, vite!
Le père, ayant tout compris à présent, s’esclaffa devant la mine hébétée et rabattue du garçon.
Mais qui est-ce qui a bien pu te raconter pareilles idioties, Adam? « L’enfer, c’est les autres »: ceci n’a rien à voir avec le fait que les gens puissent te voir ou pas…(il se tut un moment)…ou alors si.
Il se prit le menton dans la main et réfléchit. Jetant un coup d’œil à son fils puis à un passant qui se tenait de l’autre bout du passage piéton, il eut une idée et dit en l’indiquant du menton.
Regarde cette personne, là-bas, devant toi!
Adam hésitait derrière le dos de son papa. Celui-ci tendit une main amicale à sa droite, et le fils, se résignant enfin à sortir de sa cachette, l’attrapa en se mettant à son flanc. L’inconnu d’en face l’aperçut aussitôt et ne put s’empêcher -malgré ses efforts- à cacher un sourire narquois derrière la main.
Avoue que tu as fait ça pour te payer ma tête!, pleurnicha le petit.
Mais non, pas du tout, fiston, le rassura son père. Vois-tu, cette honte que tu viens de ressentir, c’est la définition de toi-même que tu t’es faite à partir du regard d’autrui. Sartre, en disant « L’enfer, c’est les autres » a souvent été mal compris. L’expression ne voulait pas signifier que l’existence des autres nous pourrissait la nôtre. Mais dans un certain sens, nous dépendons beaucoup du jugement de nos semblables. Quoique nous disions de nous-mêmes, quoique nous pensions de nous-mêmes, il y aura toujours le jugement des autres qui s’y mêle quelque part. Ce qui signifie d’une manière ou d’une autre que nous ne jouissons pas d’une liberté de penser ou de dire qui ne soit déjà entachée de l’empreinte des autres. Le regard des autres que je porte sur moi, c’est d’abord une épreuve de conscience qui me fait considérer ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense. Alors, y répondre en prenant position -comme tu viens si bien de le montrer à l’instant lorsque tu as eu honte- veut dire que tu reconnais ce que les autres voient en toi et tu l’approuves toi-même. Mais pour l’amour de Dieu, ce n’était tout de même pas une raison pour toi de mettre cette « cagoule », mon cher fils!, fit-il en riant de bon cœur.
Et, retrouvant son équanimité, il continua:
Le véritable enfer en somme, c’est de garder le jugement qu’ont les autres sur nous, l’accepter et en souffrir sans chercher à effectuer de changements. Nous en dépendons à tel point que les autres deviennent ce qu’il y a de plus important pour nous. C’est pour cela qu’ils constituent non seulement une prison pour nous de penser -librement- ce que nous sommes, mais aussi une manière nuisible de rester tels qu’ils nous voient. Et ceci, fiston, ce n’est pas dans Huis Clos que tu le trouveras, mais en te plongeant dans le colosse qu’est L’Être et le Néant, dit-il avec une point d’ironie, n’arrivant toujours pas à croire qu’un bambin de six ans puisse comprendre grand chose à l’existentialisme, et encore moins à lire correctement.
Alors, Adam, toujours hésitant mais certain d’avoir employé toutes les facultés intellectuelles dont il jouissait pour comprendre l’explication philosophique de son père, fit d’une voix chevrotante:
Alors…(il se racla la gorge en inspectant les environs)….je peux enlever mon masque maintenant?

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8 réflexions sur “Cinquième session: Le masque du sartrisme.

  1. Leiloona dit :

    Ah ah ! J’imagine bien la tête du petit quand son père lui explique cette référence ! 😉

    Bien trouvé ! 😀

    (Et vous avez le droit de ne pas être productif.) 😉

  2. Jean-Charles dit :

    Voilà comment une photo « difficile » mène le débat vers l’existentialisme. Bravo miss me voilà moins sot. 8)

  3. 32 Octobre dit :

    j’en reste baba car moi et la philo… et Sartre !!!
    je vais relire cela tout lentement et à haute voix
    Je suis sûre que je serais beaucoup plus intelligente après

    merci pour ce morceau de bravoure

  4. Amélie dit :

    Je ne suis pas certaine qu’un enfant de six ans puisse comprendre l’explication compliquée du père ! Ceci dit, « l’enfer, c’est les autres » dans sa bouche, c’est très fort !

    • Afafe dit :

      En toute sincérité, j’en reste ébahis, transformer une photo si ambigus en une histoire qui non seulement est très bien tournée, et plaisante a lire, mais aussi en une morale instructive pour nous! Je trouve que ton manque de sommeil devrait être payer avec des remerciements et d’honorable compliments! Merci a toi

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