Funérailles à la limite du funéraire.

Ma grande tante est morte aujourd’hui. Ou enfin hier je ne sais plus (je ne veux pas donner l’effet de Camus mais c’est vrai que je n’ai pas encore demandé l’heure exacte… la demande-t-on déjà?) Je m’imagine mal une personne chère à vos yeux qui meure et:
– Samia, je suis vraiment vraiment désolée de te l’apprendre mais… ta grande tante est morte.
– Ah bon? Pouvez vous être plus explicite monsieur, sur l’heure de son trépas?
Bref, vous voyez le genre.
J’étais déjà dans les bras de Morphée quand ma mère m’a réveillée l’après-midi pour m’annoncer qu’on rendra visite à la famille pour noircir (enfin: n3zziw). Je n’avais vraiment pas envie d’y aller. J’ai passé presque une demi-heure à supplier maman de me laisser tranquille (en vain). En fin de compte, j’ai consenti mais avec une pointe de désolation dans la voix parce que j’allais à la fois rater un concert de Haendel (interprété par mon sopraniste favori Philippe Jaroussky) et une bonne cinquante de pages à lire pour le club de lecture. Juste avant d’entrer, elle me somme de sourire afin de pas afficher ma mine rabattue. Je ne comprends pas. Est-on supposé sourire aux funérailles? Il ne me reste plus que quelques mètres avant de franchir le seuil et j’essaie de trouver la grimace idéale pour faire plaisir à maman, et plaisir à ces pauvres gens qui ont besoin de consolation (je m’exclus). Seulement voici le problème qui se pose: je ne gardais qu’un souvenir très vague de la défunte et je me demandais comment je pouvais faire pour pleurer une personne que je ne connais presque pas. Alors, de toutes les forces dont j’étais pourvue, j’essaye de me rappeler mon souvenir le plus douloureux. La mort de ma grand-mère? La mort de ma première chatte Luna après s’être adonnée à la prostitution avec les chats du derb (vous avez pas remarqué que mêmes les animaux au Maroc subissent le joug des animaux domestiques soit-disant bourgeois? je m’imagine une marche du 20 février de chats prolétaires, fouilleurs de poubelles, saboteurs et vandales…) ? Peut-être. Ou alors ma note de régional ? Sinon plan B, je passe aux plats les plus horripilants qui soient. Il me suffit de flairer une effluve de rfissa (plat traditionnel marocain) pour avoir la nausée. Résultat: Avec une grimace de dégoût sur le visage et en me rappelant le sourire que m’avait recommandé maman, j’avais complètement l’air d’une cinglée tout juste sortant du 36 (qui est le numéro de notre maison par la même occasion).
Étape suivante: le double-bisou, triple-bisou, ou infini-bisou à toute la famille. Si on calcule tout ça, je serai en manque de salive à mi-chemin (Oui, la salive est un ingrédient essentiel pour montrer la sincérité d’une accolade). Je ne sais pas comment m’y prendre, j’oublie même les formules qu’il faut. Je jette un coup d’oeil à la façon avec laquelle s’y prend une femme qui vient d’arriver, et j’imite. La famille me bombarde de questions et je multiplie les « Oui » sans prêter grand intérêt à leurs paroles mais en me souciant plutôt de la façon avec laquelle j’esquiverai la personne suivante pour économiser mes glandes salivaires.
La tâche achevée, je choisis la chaise la plus recluse et je m’assois. Je fais un signe à maman pour lui demander si je peux commencer à lire sans problème; feu vert. J’ouvre à peine Le livre du rire et de l’oubli, ma tante vient me chuchoter à l’oreille: « Ferme ça et parle aux autres. C’est pas faisable en funérailles ». Pas besoin d’imagination développée cette fois. J’ai les larmes aux yeux (surtout que j’étais en plein suspens dans l’intrigue).
Des funérailles marocaines? C’est quoi au juste? Je ne sais pas si c’est partout mais ici au moins, tout le monde y va pour pleurer, mais personne ne pleure pour la même raison.
Je fais ce qu’on me demande. Je pousse ma chaise pour socialiser. A mon grand étonnement, les femmes parlent de leurs scènes de ménage (bizarrement elles ont toutes la même histoire, mais chacune doit parler d’elle avec ce « je » qui m’enrage, nombrilisme sans commun), et les filles tout juste mariées me font leur morale sur les hommes. Lorsque leurs souffrances sont enfin soulagées, elles éclatent de rire et tournent tout à la dérision (le positivisme marocain). A les entendre on dirait que les hommes sont les pires créatures qui soient. Je les entends mais ne les écoute pas, car toutes les familles sont malheureuses de la même manière, mais chacune est heureuse à sa façon (c’est de Dostoïevski je crois). Et pour répondre à ces femmes qui ne font que rabattre tout sur le dos de leurs maris, une vie de couple c’est d’abord une expérience personnelle et une cultivation partagée. Il faut savoir être intelligent pour gérer ses crises, car vous aurez beau vous morfondre sur votre sort et votre partenaire, vous devriez d’abord vous réviser en premier lieu. Avant toute chose, c’est le comportement qui nourrit le comportement. L’effort n’est pas unisource.

Je n’approuve pas que la vie privée d’un couple soit rendue publique, quelque soit la nature de leur situation. Car non seulement la personne qui tend l’oreille à ce genre de balivernes va prendre position devant l’un des deux partis, mais aura moins d’égards vis-à-vis de la personne qui ose souiller sans vergogne la dignité de son ou sa conjoint(e). Et ceci s’applique également à tous les autres types de cafteurs et rapporteurs sans souci de pudeur.
Vous voyez bien maintenant qu’on sort complètement du contexte de funérailles, car en effet, ça n’avait rien de funéraire. A l’excepté du chant ou -dois-je préciser- le jacassement des réciteurs du Coran. Durant les moments où je libérais mon tympan des meurtres oratoires de femmes désespérées, j’essayais de me concentrer quelque peu sur les paroles de Dieu et donner libre cours à mes réflexions. Hélas je n’ai réussi qu’à dissimuler un sourire que j’ai eu de la peine à opprimer derrière un visage de marbre. Ils me crevaient les oreilles et leur façon de réciter était plus que risible.  Il fallait s’y faire.
Dans le cercle de femmes où j’étais, personne ne parlait de mort. Ça me rassurait, parce que je n’avais plus à feindre de pleurer. Je ne le voulais pas le moins du monde d’ailleurs (si ce n’est pour mon roman), mais dans ma société, on doit jouer au protocole. J’aurais aimé être comme Meursault dans l’Etranger, dire ce que je pense comme je le pense, exprimer mes émotions le moment venu. Seulement, il est des choses qu’on fait car on s’attend à quelque chose de la part des autres. Cette chose, à mon avis, serait de la sympathie, de la fraternisation, ou dans d’autres circonstances, une substance matérielle. Or le jour où on cessera de s’attendre à ces choses de la part des autres et vivre avec ce que l’on a (même si je n’estime pas que ce soit le cas puisque l’Homme est sociable par nature), on sera enfin heureux; car on ne se souciera plus constamment de l’attitude ou du ton que l’on devra prendre, du mot qu’on devra dire, ou du geste qu’on devra faire. Les gens seront spontanés, à la limite de l’absurdité.
J’ai pleuré pour consoler les autres, j’ai souri pour faire plaisir à maman, et j’ai ri pour faire comme les autres femmes. Mais au fond, tout ceci manquait de vérité. Ma grande tante venait de s’éteindre. Toute une vie, tout un parcours venait de s’évanouir. D’ici quelques années tout sera enfoui sous des chapes de silence. D’ici un siècle plus personne ne se rappellera d’elle.
Tout le monde fait semblant. Tout le monde se contente d’être ce qu’il n’est pas. Mais à quand cette comédie? Nous vivons une vie tellement légère que je trouve immonde de s’en rendre compte. C’est une légèreté qui non seulement se définit par sa courte durée, mais par le constant rappel à l’ordre pour l’homme, qui le prive d’être pleinement ce qu’il est… et donc d’être heureux.

J’aurais simplement préféré qu’on me laisse tranquillement à la maison à lire mon Kundera avec passion. J’aurai pleuré le triste sort de Tamina, souri aux cornes de Rhinocéros de Gabriella et Michella, et ri aux éclats devant la mine renfrogné du poète qui vient de se faire enfoncer par Boccace le rationaliste. Tout ceci aurait été vrai, sans fanfare, sans make-up.

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6 réflexions sur “Funérailles à la limite du funéraire.

  1. Rita dit :

    j’aime !

  2. Dany dit :

    Tu ne trouves pas ta vision des choses pleines de mépris? comme s’il y avait des valeurs au dessus des autres. Toute la société traditionnelle a l’air de te déranger. Mais j’ai une question. Quand tu dis « dans ma société on doit jouer au protocole », ça veut dire quoi? tu crois qu’il y a une société où on ne joue pas au protocole? j’aurais été d’accord avec ton article s’il traitait la question d’une manière plus générale : l’hypocrisie humaine, qui est une sorte de « valeur » de la société. Mais s’attaquer comme ça à ton pays comme tu le fais, ça veut dire que quelque part tu as dans ton esprit qu’il existe ailleurs un modèle de société qui répond à tes attentes. Détrompes-toi. Je suis française, et je me suis installée au Maroc et je me sens infiniment mieux ici qu’en France, où les gens sont faux, mais faux et antipathiques qui plus est.

    Aussi, je trouve qu’il serait mieux, dans cette époque, d’appeler à ce que ces choses traditionnelles soient vécues avec sincérité, plutôt que de les voir avec mépris et essayer de les éliminer.

    • Kytheria dit :

      Tout d’abord je te remercie pour ton commentaire qui m’ouvre les yeux sur un autre angle qui pourrait perdre mes lecteurs en le lisant. Il est clair que tu ne comprends pas tout à fait la portée de mon texte, ou bien, tu n’as tout simplement vu que ce que tu entends. Mais je corrige dès maintenant: je ne m’attaque pas au Maroc mais je dépeins la société avec laquelle j’ai été en contact dans les 24 heures qui ont précédé ma présente réponse.
      Je pense que ma vision en général n’est pas pleine de mépris comme tu le dis -même si ça en a effectivement l’air quand je relis mon texte je te l’accorde- mais mon état d’âme à mon retour (à noter que ce texte a été écrit sur le champ) relevait d’un dégoût du milieu paradoxal où j’étais quelques heures plus tôt. De l’autre côté de la pelouse, des hommes se tenaient la tête baissée, tristes et endeuillés. De mon côté, les femmes ne se souciaient pas de la mort de la défunte mais en profitaient pour leurs commérages aux éclats. Et lorsque les proches sont là pour les saluer, elles affichent leur air triste dans un laps de temps record avant de décontracter leur visage quelques minutes plus tard, après que les proches de la défunte aient quitté les lieux. N’est-ce pas méprisable? Il n’y a pas d’autre nom pour appeler ça, c’est l’hypocrisie, comme tu le dis toi-même.
      Ensuite, je ne m’attaque pas à mon pays (et j’aimerai bien que tu me précises où est-ce que tu en as eu l’impression dans mon texte?) Et la déduction que tu en as faite n’est pour le moins du monde acceptable, car je ne compare pas mon pays à d’autres et tu ne verras jamais un de mes articles traiter d’une comparaison avec un modèle. Parce que j’ai une conviction que la comparaison est le début de la décadence, et s’il faut qu’il y ait un développement consistant, il faut considérer le problème de manière pragmatique et non pas plagier un mode de vie qui souffre également de ses handicaps.
      Pour répondre à ta question qui demande plus d’éclaircissement sur l’existence d’une société qui ne joue pas au protocole. Je pense que c’est une phrase en plus. Car le protocole est d’abord fait pour être joué. Mais on se trompe souvent sur la nature d’un protocole. Il existe une différence entre protocole et tradition: le protocole pour moi est ce qui est superficiel, tandis que la tradition est une identité ancrée en chacun. Lorsque le protocole cesse d’être simple hypocrisie et est effectué de bon gré et avec toute sincérité, il devient tradition. Je suis très patriotique si c’est cela que tu es en train de nier, ce qui veut dire que j’aime nécessairement mon pays et j’aspire à sa perfection, lente mais sûre si volonté il y a. Un équilibre entre tradition et modernité. Ici je ne cherche pas du tout à arrêter le rituel des funérailles (« l’éliminer » en utilisant ton propre verbe) en critiquant les invités ou en me gaussant des réciteurs. Je suis très pieuse, et c’est pour cela qu’en écoutant leurs psalmodies, je les trouvai dénuées de tout sentiment, de toute chaleur. Plus tard dans une conversation avec mon père (après l’écriture de cet article), j’ai su que c’était une façon propre aux marocains de réciter le coran. Alors je comprends. Mais ceci n’était qu’un petit détail que j’ai inséré ici pour montrer qu’à la place d’écouter les commérages *criminelles* des femmes autour de moi, j’avais préféré livrer mon oreille aux textes religieux qui n’ont pas su me captiver pour autant. Ce passage donc, ne participait pas d’une manière ou d’une autre à soutenir la cause que je cherche à mettre en valeur dans ce billet.

      Grosso modo, cet article traite effectivement de l’hypocrisie humaine, mais tu n’as malheureusement pas pu le déceler (« Les gens font semblant ») Cependant j’espère t’avoir éclairci les choses encore plus. La tradition pour moi et pour tous mes compatriotes marocaines, c’est notre identité. Hélas beaucoup de personnes s’imbibent de la culture occidentale et oublient la leur. Et les funérailles ne sont pas seulement une tradition marocaine, tous les gens s’y rendent dans les quatre recoins du monde, seules les rituels changent selon la culture.

  3. Dany dit :

    Clairement, au lieu de combattre les traditions, combattons le mal qui est l’hypocrisie. Combattre les traditions seulement ça donnera un monde sans couleur et avec l’hypocrisie en plus.

  4. Je pourrais me marier avec une fille qui a cette même façon de penser. Continues comme ça !

  5. Rym dit :

    je le dis avec amertume et beaucoup de regret , en Algérie c’est la meme tendance aussi on ne vient au funérailles que pour se goinfrer , passer un bon moment et rentrer chez-soi satisfait et avec un tas d’histoires à raconter . Funérailles ne riment pas avec fêtes !!

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