L’amour de l’autre est d’abord un amour du moi

« Samia, la parole est à vous. Quelle est votre conception de l’amour ? »
Ces mots résonnèrent dans ma tête tel un gong qui annonce l’arrivée du sultan. Je m’enfonçai de plus en plus dans ma chaise –inconfortable- et je m’adossai de sorte à exprimer toute la révulsion que j’ai à répondre à ce genre de questions en présence de l’autre. L’autre. Et encore maintenant je me demande si cet autre était présent alors ou n’était que l’œuvre de mon esprit honteux devant sa propre image qui lui renvoie celui qu’elle chérit.
Je ne pense pas avoir vomi tout ce que j’avais dans les tripes. Car je l’avoue, le regard des autres -loups affamés et avides de connaître les infimes intimités d’une collègue de classe- qui se posait sur moi  me dissuadait de jeter l’appât, de révéler mes cartes au premier abord.
Ma conception de l’amour ? Comment voulez-vous qu’une personne comme moi sache ce que c’est ? Je me trouve bien intimidée de faire part de mes sentiments cette soirée mais il y aura toujours un moment où le corps voudra faire payer le loyer à son hôte, à savoir son âme… qu’elle lui relève un pan de son mystère et qu’elle se déploie tels les ailes d’oiseau qui annoncent son envol. L’âme ne choisit plus de rester la prisonnière de son tourment…

Un silence monacal envahit la pièce. Le regard du professeur ajoutait encore plus à la tension qui régnait. On encensait ce moment de bonheur sadique pour faire cracher le morceau à autrui. Les gens ont ce vilain défaut de curiosité qui les pousse à vouloir s’immiscer dans des affaires d’ordre intime, aussi viles soient-elles.
Vous vouliez savoir ce que je pensais de l’amour ? Ce petit bout de feuille que j’avais écrit, et qui disait : « L’amour n’est ni un don, ni un miroir, ni un feu, mais une fatalité […] » vous a ébranlé au point que vous vouliez m’essorer devant mon bourreau ?

Oui, l’amour est une fatalité. Et maintenant je ne pense plus que ce ne soit pas un miroir, puisqu’il nous renvoie de toutes les manières l’image que l’on voudrait avoir de nous-mêmes. Mais laissez-moi corriger le mot : non pas miroir, mais cette expression de ce que l’on voudrait être dans le moi que se forge autrui de nous-mêmes. Vous qui me lisez, vous êtes vous jamais demandé si l’amour que vous vouez à votre conjoint n’est pas en réalité un amour de la personne qu’elle aime, c’est-à-dire, la personne qu’elle croit que vous êtes ? Vous êtes amoureux de votre reflet dans l’imagination de l’autre, tel Narcisse, cette personne qui à mon sens, hait sa réalité mais cherche son moi idéal dans le reflet de son visage. C’est ainsi qu’il en tombe amoureux. C’est ainsi que nous tombons amoureux. Nous tombons amoureux de nous-mêmes sous un autre jour, sous une autre mèche.
Et pourtant, nous continuons à aimer l’autre, parce que l’illusion fait que nous croyons aimer l’autre pour ce qu’il est.
Et s’il arrive que l’on fasse fi de notre égo, nous retombons dans l’amour de l’égo masqué sous la risible expression « Je l’aime pour ses qualités ». Mais mes amis, n’est-ce pas là une déclaration de la plus haute estime que vous portez à vous-mêmes ? N’est-ce pas la une preuve que vous accordez plus d’importance aux attraits que vous voulez voir incarnés en votre bien-aimé(e), c’est-à-dire le souhait que vous formulez afin que vos désirs voient le jour ? Si ce n’est votre image que vous ne voulez voir améliorée, ce serait votre idéal que vous voudriez aimer ? Ces qualités que vous posez comme étant ce saint-Graal sur lequel vous veillerez jour et nuit s’il le fallait, ou alors, ces qualités que vous construisez vous-mêmes pour l’autre, pour la simple raison que votre cœur se serre et se desserre  s’ils sont absents de votre terrain d’entente. On dit « L’Amour rend aveugle » ? Je dis l’Amour nous permet d’être les propres Créateurs de notre monde, les Dieux de notre sensibilité, car il nous munie de tous les désirs minutieusement dissimulés sous le cape de l’embarras, l’intime et le faible en nous, et qui dans ce cas, constitue toute la force de notre création. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités (Pascal).
Mais alors si ces qualités étaient éphémères et pouvaient d’un moment à l’autre disparaître et laisser place à ce train de vie où l’on ne se retrouve plus ? L’on perd son ego d’emblée ?
Prenez des miettes de pain comme dans le Petit Poucet. Emiettez-les sur votre chemin pour retrouvez le chemin du retour au cas où vous vous perdez.
Non, ceci n’avait rien à voir avec l’amour, mais retransposons-le dans son contexte.
Prenez votre ego. Emiettez-le, retournez-le, revoyez votre moi que vous avez forgé et dites-vous : Cette personne n’était-elle qu’un support pour toutes mes obsessions ? Fallait-il vraiment qu’il existe une raison pour que je l’aime, pour que j’avoue ce sentiment si noble et si platonique ? Faut-il toujours qu’il y ait ce foutu Spinoza pour me dicter les raisons qui me poussent à faire ceci ou cela ? Ne puis-je pas avec tous les sentiments dont je puisse jouir et que je puisse procurer, faire preuve d’un romantisme pur et l’aimer parce que le fait est que cet autre est autre et que je suis moi ? Ou alors, posez-vous cette question de Blaise Pascal : comment penser à un amour  qui ne soit pas un amour dans lequel on énumérerait des qualités qui nous semblent plaisantes, un amour auquel on ne donne pas de raisons est en somme un amour de l’autre compris comme un autre ?

Aujourd’hui, penser un instant que l’on puisse aimer pour la simple raison que l’on veuille céder  à l’autre une part de soi me paraît hors de portée. Si ce n’est pour les raisons que j’ai citées plus haut, l’amour entre dans un labyrinthe de jeux de hasards et de désirs. En effet, ce charme fou et cet agrément puissant et envoûtant s’envolent d’emblée lorsqu’ils entrent en collision avec ce piment obsessionnel qu’est le désir. Que l’on s’entende. Le désir est chose naturelle. Mais la pensée perpétuelle aux faits en conséquence… ci-gît le véritable mal. Platon, mon ami, si tu voyais mes contemporains répondre à l’appel de leur libido et chercher à éteindre la flemme de leur concupiscence en tant que fin en soi, qu’aurait-il advenu de ton monde des modèles immuables ?
L’amour est devenu une mode de l’homme contemporain. Un besoin de prouver son existence à travers l’attachement d’autrui. Dire qu’on aime et qu’on est aimé en retour. Car en fin de compte, n’est-ce pas souvent la raison pour laquelle on déclenche ce cercle vicieux de l’amour ? L’autre nous aime, et c’est parce qu’il nous aime que nous commençons à l’aimer. Cet amour de l’autre fait naître en moi un besoin de garder cette main qui me touche, cette pensée qui me frôle,… en lui rendant la pareille. Parce que la solitude est à deux pas de me saisir de ses longs doigts glaciales et rabattre sur moi son atmosphère lugubre. Et là seulement se crée ce sentiment de jalousie qui ne révèle en rien le sentiment que l’on éprouve pour l’autre mais la peur pérenne de la blessure de mon orgueil.

L’être est responsable du mal qu’il subit. Oui on est blessé. Oui on aime et on n’aime plus. Oui on se permet ce sadomasochisme, cet effet boomerang de notre égoïsme.

Mais nom de Dieu, dites-moi, vous tous, ne suffit-il pas uniquement d’aimer pour l’essence même ? De répondre aux attentes d’autrui et ne rien attendre en retour ?

Pas même son amour.

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7 réflexions sur “L’amour de l’autre est d’abord un amour du moi

  1. Ali Jouahri dit :

    J’aime bien cet article , très élaboré. D’après ce que j’ai compris , on aime l’autre pour l’image qu’il se fait de nous.
    Je ne suis pas d’accord , on n’aime pas l’autre pour l’image qu’il se fait de nous , bien que l’on ait besoin que l’autre nous aime pour ce que nous sommes.
    A ton avis , pourquoi tomberions nous amoureux d’une personne donnée et non d’une autre ? En supposant que nous aimons uniquement pour l’image que l’autre se fait de nous , cette question devient assez délicate à répondre.
    La réciprocité des sentiments et un feedback adéquat sont des besoins inévitables pour l’amoureux , non une raison pour aimer.

  2. Je suis Fan ❤ Une conception plutôt intéressante !!

  3. Akhéloes dit :

    J’aime la philosophie qui se déchaîne, qui se colore d’une littérature et d’un style simple et palpable.
    Pascal, le Blaise de sa religion nihiliste n’est il pas le grand esprit noble qui s’est abandonné à une vision décadente du monde ? On s’étonne presque à voir autant de génie admettre la vacuité du monde, sa difficulté, on avait quelque part dans le passé une conception amoindrie de la vie : incomplétude. La modernité est pire, elle fait vœu d’une animalité brutale, le règne du plèbe qui voulait découvrir l’amour et qui n’en a fait qu’une impulsion in physis.
    On est rare ces jours ci à accepter les « bonnes fatalités », celle d’ailleurs qui se distinguent le mieux dans l’amour des sexes, c’est à dire lorsqu’une femme et un homme se rencontrent sans trop éprouver le besoin de se définir, de se parler, deux particules qui se livre à un voyage vers leur inconnu ; une forme d’art, un mensonge oui mais du beau mensonge, du mensonge vitale disons…
    L’amour commence lorsqu’une femme ne refuse plus de se déshabiller et que l’homme veuille justement tout le contraire : son masque, son voile, son opacité de son déguisement d’être en éternelle échappée. Il faut de la distance et une volonté de recherche, l’homme s’applique à découvrir, la femme s’applique à cacher, c’est le propre de l’amour comme agent esthétique, le seul « amour » qui mériterait sa gloire.
    Je récapitule : l’amour serait un cycle dans lequel deux totalités (corps, âme, coeur, esprit, je n’aime pas la distinction d’ailleurs…) se rencontrent, se refusent, s’approchent, s’éloignent, se détruisent, se construisent et recommence à l’infini ce jeu…

  4. Achraf dit :

    L’amour est une fatalité qui nous conduit à la décadence à la débauche et nous pousse à échanger nos vertus par des vices, mais on s’en fou de tout ceci car rien ne compte que de recevoir de la douceur de celui/celle qu’on aime. L’amour est la concentration de plusieurs sentiments paradoxaux.

  5. Youssef Ouazzani dit :

    Ce que tu écris est juste. (Bon déjà, c’est très bien écrit bravo !)
    Seulement, voir l’égoisme de l’amour comme un problème est le vrai problème. L’égoisme n’a rien de mauvais. Tout dépend du dosage. Nous sommes, en tant qu’êtres, un ensemble vibrant à une certaine fréquence. Le fait de rechercher ce que l’on conçoit comme étant des qualités en autrui est une recherche de la même fréquence vibratoire que la notre. Une question d’harmonisation sans plus. Comment peux-tu créer une musique si les cordes de ta guitare sont désaccordées ?… Tu aura en réponse le chaos.
    Certes, il est triste que l’autre ne puisse pas simplement aimer l’autre pour l’autre. Mais aimer l’autre pour soi-même est une loi universelle, celle de l’harmonie, et l’accepter est libérateur.
    Le monde a partagé, divisé, différencié, et nous sommes sur terre comme ennemis l’un de l’autre. Se rechercher en autrui est trouver son camp, et on ne peut clairement pas aimer un ennemi (du moins, de l’amour que tu décris dans ce texte)…

  6. afafe dit :

    D’abord, et avant toute choses, félicitations, c’est très bien écris, ensuite, pour ce qui est d’aimer essentiellement pour l’essence elle-même, sans rien attendre d’autrui, même pas son amour en retour, n’est pas chose inhabituelle. Tellement d’hommes et de femmes l’ont déjà fait, beaucoup n’ont-ils pas abandonnés la partis, par amour. La réciprocité, n’a jamais était une garantie, si on aimait irrévocablement et inconditionnellement une personne. Ouvre les yeux rarement cet amour est partagé. On ne peut parler d’amour, seulement si, le mot sacrifice, est compris !

  7. Yassir dit :

    Ravi de lire une jeune fille qui tutoie Platon ^^
    Beaucoup de finesse et de maîtrise dans cette pensée que tu nous livres. Finesse du style et maîtrise de la réflexion, parfois même l’inverse.
    Je te salue.
    Un d’ces quatre, tu pourrais peut-être nous livrer ta pensée en réponse à cette autre question qui n’est pas de moindre ampleur : « Quelle est votre conception du génie ? »
    En tout cas, sache que tu en as à coup sûr, du génie.

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