Archives de Catégorie: A la mémoire d’un combat. (Roman)

Chapitre III.


Je déglutis difficilement.
– Je…Enfin non…Cela n’a rien à voir avec…Je voulais juste…Enfin.., marmonnais-je.
Elle me fusilla du regard, tourna les talons, traînant dans le corridor. Ses cheveux roux coupés courts, sa fine silhouette, s’éloignaient de plus en plus avant qu’elle ne disparaisse.
Je me décidais enfin à regagner ma chambre. Cette fois quand je plongeai dans mon lit douillet, je n’eus pas le temps de rêvasser, parce qu’un sommeil profond s’empara de moi.

Un rayon de lumière se glissa au travers des rideaux de ma chambre. J’entrouvris doucement les paupières. Des petits grains de poussière en suspension s’amusaient à voltiger au dessus de moi, dans un long faisceau lumineux qui venait s’interrompre en prenant contact avec ma peau. 
Dehors, j’entendis un tumultueux gazouillement de mandarins, qui venaient se nicher sur les barreaux de la fenêtre.
Eux au moins devaient être très heureux.

Je portai la main à mon corps chétif. Il ne s’agissait pas là d’une songerie, il était bien réduit par l’âge. Puis, je portais toute mon attention sur mes parents. Ils étaient sans doute arrivés à Berlington maintenant. Ils ne pensaient même pas à moi. Ils auraient sans doute visité jusque-là une pension d’orphelins pour combler le vide que j’avais laissé. Ils auraient trouvé l’enfant idéal, et regretteraient d’avoir gaspillé tellement d’affection vaine à mon égard, alors que moult petites âmes s’attendent à en recevoir autant.
Je ne comprenais pas pourquoi de telles illusions me hantaient l’esprit. Après tout ce que mes géniteurs avaient fait pour moi, je n’évoquais en aucun cas les bienfaits que cela m’avait apportés. Ils méritaient au moins leur part de louanges.
Maman, papa…
Je les aimais de tout mon cœur. Mais mon esprit refusait de se soumettre à l’espièglerie de ce caprice. Malgré tout, je me forçais de m’apitoyer sur mon mal. Etais-je un masochiste ? Non, je n’en étais pas convaincu. A mon avis, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les masochistes, en voulant se faire du mal, reconnaissent implicitement que le bonheur existe, vu que la décision ne vient que d’une pure et lâche volonté.

Fatigué d’être constamment appelé à cogiter pareillement, je décidais de me lever, songeant à ce que la journée me réservait. Avec la présence d’une tante pareille, je présageais tous les supplices de l’univers. Toutefois et à ma grande surprise, quand je me redressais, après avoir fait le tour de la chambre des yeux, je me rendis compte que celle-ci était quasiment vide. Son unique ornement n’était autre que le lit sur lequel j’étais étendu. Je regardais à droite, la table de chevet n’était plus là. A gauche, la boule d’ouate, qui était l’unique parure que j’apréciais, avait disparu.
Alors comme ça, on s’était amusé à venir troubler mon sommeil afin de s’emparer de tout ce qui parait la chambre. Qui donc ? Marguerite, sans doute.
Et d’un.

J’ouvris la porte, montai les escaliers. Arrivé au hall, j’aperçus la cuisine, vide cette fois. Et je ne me risquai pas à y faire mon entrée. Cette pièce ne prenait vie qu’avec la présence de Nora.
Sachant parfaitement où se situaient les toilettes, je m’y dirigeais sans peine. Là, j’ouvris le robinet qui laissa couler une eau fraîche immaculée.
Je refusais de lever ma tête au miroir. Je craignais l’impact que cela produirait. Je demeurai un certain moment à contempler l’écoulement de la source de vie. Si je la laissai ainsi, elle ne s’estomperait jamais. Eternelle. Je l’enviais… J’avais tellement de choses à accomplir, tellement de rêves à exaucer…
Malgré mon infirmité, je sentais que Dieu m’avait pourvu de multiples dons que je n’avais même pas encore pris la peine d’exploiter, étant donné qu’ils m’étaient encore inconnus. Je tendis les mains pour accueillir une poignée de liquide transparent. Je m’en aspergeais. Cela me faisait du bien. Dommage que les moments de pure jouissance ne durent que peu de temps.
Je sortis enfin. Cette fois, je n’avais aucune idée de la salle où l’on servait le petit-déjeuner.
A ce moment même, j’entendis Nora me héler. Je suivis la source de la voix. Et là, après avoir traversé le corridor, j’aboutissais encore sur une vaste salle. Une longue table entourée de majestueuses chaises en bois s’étalait en plein milieu de la pièce. Sur l’une d’entre elles, je découvris ma tante qui ne me fit même pas l’honneur d’un regard en biais. Elle continuait à déguster ses biscottes matinales, un verre de thé à la main, l’autre occupée à éponger ses lèvres avec une serviette de soie jaune.
Nora me fit signe de m’installer. Je ne me le fis pas redire deux fois.
Elle me tendit un bol de corn flakes et me posa une assiette de petites rondelles d’orange à la cannelle.
– Merci, dis-je.
Je hochai la tête d’un signe de satisfaction. Elle disparut.

Par moments, je regardais Maguy du coin de l’œil. Elle ne semblait même pas me prêter attention.
Aussi, je mangeais le plus silencieusement possible. Avec cette femme tyrannique, même un un grincement de dent pouvait la retourner contre moi. Pire, la mettre dans tous ses états. Somme toute, elle était lunatique, d’humeur changeante, comme le mercure que l’on s’amuse à glisser sus la paume des mains.
Quand je finis de manger, je me levai pour regagner ma chambre désormais dégarnie.
– Dis à Nora de te montrer ta nouvelle chambre, s’empressa-t-elle de dire d’un ton sec.
Je lui jetai un coup d’œil, le teint soudain livide, blême. Comment se faisait-il que d’un jour à l’autre, elle ait changé d’avis aussi promptement ?
J’hochai la tête, et, baissant les yeux en signe de soumission, je me frayai un passage pour regagner la cuisine.

– Nora ! Mais Nora…, commençai-je, une grosse vague de peine me nouant l’estomac.
Elle était assise sur un petit tabouret et me regardait avec pitié.
C’est fou, j’avais l’impression qu’elle avait toujours pitié de moi. Bon sang, quand comprendrait-on que je n’ai nullement besoin de pitié, mais d’amour, d’affection ?
Je voulais tant lui claironner ceci, mais je l’aimais trop pour lui faire sentir mon désarroi. Je ne voulais pas lui faire de peine.
– …Qu’est-ce qui la laisse aussi rancunière à mon égard ? Que lui ai-je donc fait ?
– Mon chéri, ne te préoccupes pas de ça, dit-elle en guise de réponse.
– Mais j’ai besoin de savoir, Nora, lui répliquai-je anxieusement.
Elle se leva et posa sa main sur mon épaule. Je sentis en un bref instant une houle de bien-être me gagner le corps, me réchauffant peu à peu. Une main maternelle, usée par le travail, me faisait grâce.
– Elle t’a sans doute dit de venir t’enquérir de ta nouvelle chambre, n’est-ce pas ?
– Oui, répondis-je.
– Steve, ne te désole pas. Il n’y a rien de grave. Même si ta tante témoigne d’une profonde rancune envers toi, elle ne pourra nullement te faire du mal. Tu es le fils de sa sœur Steve, elle t’aime, mais elle a bien ses raisons de se comporter ainsi.
– Parle m’en, je t’en conjure, suppliais-je.
– Je préfère que ce soit elle qui t’en parle. Elle est la mieux placée pour ça, Steve. Là, seulement, tu pourras enfin interpréter son attitude autrement.

Je n’insistais pas. Nora me prit par le bras cette fois et nous nous engageâmes derechef dans le hall, mais cette fois, ma chambre n’était pas bien loin; celle-ci n’était autre que le grenier, auquel on pouvait accéder après avoir monté l’échelle en bois qui se trouvait dans un recoin du corridor.
Nora me confia qu’elle devait retourner à sa cuisine, me laissant libre champ pour la découverte de mon nouvel univers. A peine eussé-je mis le pied sur le sol en bois craquelant que je fus pris d’une sensation étrange. Ma nouvelle chambre, prenant une forme hexagonale, me semblait déjà amicale, elle m’accueillait bras ouverts avec son odeur de muscade ou je ne sais quelle sorte d’épice exotique.
A la place du lit était amoncelée une petite couette où j’étais sans doute sensé passer les nuits à venir. En levant mes yeux, une lampe usée était juchée au dessous de la nudité du plafond, et enfin, seul contact avec le monde extérieur, une petite fenêtre à carreaux. Il suffisait de se hisser sur la pointe des pieds pour savourer ce qui existait de l’autre côté. Une mouche voletait subrepticement et se cognait contre la vitre, se recognait, se recognait encore et encore, sans jamais se résoudre à faire demi-tour. Il me semble qu’elle croyait que cette surface de verre la séparait de son paradis, résignée à y aboutir coûte que coûte. Et pourtant je crains que cette fenêtre n’aie pas lieu de s’ouvrir. C’est le cas de tellement de personnes, croyant frapper à la porte du bonheur et s’entêtant à le faire à jamais, ils ne réalisent souvent pas que c’est un défi perdu d’avance. La porte du bonheur s’ouvre devant l’opulence pour mesurer la faculté de gérer son bien, mais se ferme aux yeux des plus démunis pour mettre leur patience à l’épreuve.

Ai-je mentionné la grosse boîte en carton? On l’avait sûrement laissée là à défaut d’espace. Toutes sortes de choses y étaient enfouies. Peluches, grigris, nébuleuses fluorescentes (ressemblant étrangement à celles de ma véritable chambre), petites voitures semblables à celles dont je rêvais depuis que j’étais tout petit, cartes postales, amulettes en plastique, minuscule coutelas de pirates, bouée de sauvetage rouge et blanc, amas de vêtements enchevêtrés, paquets de bonbons Habbo vides (je m’en léchais déjà les babines), chapeau de paille évoquant le Far-West, photos de gamins que je ne connaissais pas …
Je me contentais de jouir de ce trésor qui m’était offert. Pour une fois, je ne pensais pas au mal que Maguy me faisait subir. Mais à la vision de tout ceci, une vague de doute m’envahit peu à peu. Ce n’est pas toujours qu’une femme célibataire se trouvait en possession de ces instruments.
Y’avait-il un enfant qui vivait là, avant moi ? Je chassais vite cette pensée de ma tête. Jamais on ne m’apprit que Tante Marguerite avait eu un enfant, voire en avoir recueilli chez elle.
Pourtant si cela était vrai, j’aurais juré qu’il s’agissait d’un garnement fasciné par les cow-boys et compagnie; c’est toujours le cas avec les enfants de mon âge. Nous avons tous un centre d’intérêt. Pour ma part, l’espace était mon domaine de prédilection, il me semble d’ailleurs l’avoir déjà évoqué au début de mon récit. Nébuleuses, astres, météorites, planètes, tout ceci faisait partie de mon assiette d’enivrement. Pourtant, mon idolâtrie n’avait jamais été assouvie et ne le serait jamais. Alors, maintenant que je me trouvais en possession d’une nouvelle culture, je me demandais s’il serait plus avantageux pour moi de m’y intéresser, puisque de toute évidence, dans l’accumulation des cultures se trouve le savoir. Je me résolus donc à remercier mon ami invisible qui me permit de connaître un nouveau monde.
Décidément il y avait une multitude de choses à connaître, un amalgame de mystères à percer à jour, toutefois loin de témoigner une parfaite connaissance de tout ce qui m’entourait. C’est à partir de ce moment-là que je fus pris d’un désir ardent de rassasier cette soif d’apprendre. Quand j’avais trois ans, j’allais à une école très paisible. Pour être franc, je l’aimais bien ma petite école, car à cette époque, nous étions tous égaux, nos esprits étaient bien loin de se perdre dans un labyrinthe de conjectures où beauté et majesté comptaient le plus. Mais arrivé à l’âge de dix ans, mes parents durent déménager. Je refusais d’intégrer une nouvelle école craignant les critiques éventuelles de mes futurs camarades. Subséquemment, je préférais rester à la maison plutôt que d’avoir affaire à la sévérité criminelle de mon entourage; mon physique avait non seulement changé de façon brutale, mais mon esprit s’était également détérioré de plus en plus en raison de la déchéance de mon système nerveux. C’est ainsi que j’avais dû annuler l’élément le plus important dans ma vie, la connaissance. En pensant à cela, je me dis que si je regagnais un établissement, je mettrais certes du temps pour rattraper trois années de retard, mais au moins je pourrais réintégrer une société en y contribuant avec mon savoir.
Soudain, je me rappelai que mes parents n’étaient plus là pour me payer mes frais; un obstacle qui venait me barrer la route d’un avenir prometteur. Maman, papa,.. j’avais besoin de vous aux moments les plus critiques; au fur et à mesure que je voulais faire quelque chose d’important, je me voyais doucement baigner dans l’impuissance, aussi bien sur le plan psychologique que pécunier.
Là, je fis le choix ultime: je descendis faire part à Nora de mes envies et mes regrets.

Chapitre II.


– .. Oui en effet, mais les récoltes ont été beaucoup trop faibles comparées à celles de l’année précédente. « On croirait revivre les années 45 », complétait papa avec sa tirade économique.
J’étais assis devant Maguy, enfoui dans un confortable fauteuil. Mes parents et ma tante parlaient de tout et de rien. Ce qui manquait d’être dit durant la semaine se disait là, ce samedi, me faisant subir tout un ennui vain.
Pendant des heures j’étais sensé les regarder sans réagir à leurs propos, demeurer une statue, un monument fixe à qui l’on n’accordait aucune attention.
Nora – la femme de chambre  – vint nous servir à boire.
En me servant, elle me fit un clin d’œil discret auquel je répondis par un faible sourire.
La fenêtre était ouverte. Un frais courant d’air vint me caresser le visage. Ah si seulement je pouvais vivre assez pour jouir de la nature ! Je trouvai incontestable que ceux qui mènent la belle vie vivent dans l’ignorance et restent indifférents à la chance qui leur est concédée. On ne se rend compte des vraies valeurs de certains privilèges que nous octroie la vie qu’en les perdant.
Pour ma part, je savais que je ne connaîtrais jamais les sensations d’un début d’adolescence que peut bien ressentir un garçon de mon âge. J’étais comme un aveugle qui n’a jamais vu la lumière du jour, et ne connaît pas la véritable quintessence du monde: le ciel, la mer, les montagnes, la nature, l’Homme, tout ce qu’a créé l’Architecte de L’Univers. Un aveugle qui cherche avidement à en savoir plus sur la vie, pourtant il n’aura jamais l’opportunité de la voir de ses propres yeux, si précises et schématisées que soient les figures qu’on lui en décrit.

– Alors tu acceptes ?, me demandèrent en chœur Maguy et maman.
– Heu, … pardon ?
Voyant que j’étais en proie à mes songeries permanentes, maman reformula ce qu’elle et ma tante avaient échangé.
– Eh bien, ton père et moi, nous nous apprêtons à voyager. Nous avons été convoqués pour un travail urgent. Elle lança un coup d’œil inquiet à papa. Comme ta tante Marguerite se montre très hospitalière, elle nous a suggéré de te convier à séjourner chez elle. Mais tu n’as pas à t’inquièter mon chéri, tout se passera à merveille, tu verras. D’ailleurs, elle dispose justement d’une petite chambre aménagée pour les invités inattendus.

J’eus un haut-le-cœur.

– Heu…Je… Enfin je ne…, balbutiai-je.
– Allez viens, qu’elle te la montre, me lança ma génitrice sans prêter attention à mes bafouillages.
Maguy se leva et m’agrippa par le poignet, m’entraîna dans un hall encore inconnu de moi. Suivis de mes parents, nous dégringolâmes des escaliers non loin de la cuisine, où j’aperçus Nora tant bien que mal, en train d’éplucher je ne sais quoi, et notre petite visite déboucha sur une porte que Maguy se pressa d’ouvrir.
A première vue, la chambre sur laquelle elle donnait ne m’évoquait rien de sensationnel. Peinte en vert kaki et aux bordures ornée d’autocollants figurant Baloo, l’ours emblématique du « Livre de la jungle », la pièce était munie d’un petit lit, dont les couleurs s’harmonisaient parfaitement avec les motifs muraux, avec à droite une table de chevet, et à gauche une grosse boule d’ouate remplie de nounours et autres peluches idolâtrées par les enfants.
Je levai mes yeux au plafond. Je le trouvai, à l’instar du mien, paré de mille sortes d’étoiles fluorescentes, ajoutées à des planètes flottant dans l’air sans toutefois retomber, grâce à un fil transparent qui les reliaient au plafond.
– Et voilà ! Tu es chez toi, mon mignon, me dit Maguy en me tapotant l’épaule.
Je lui lançai un sourire sardonique. Je n’aimais pas que l’on se gausse de mes parents. J’aurais préféré qu’elle eut enlevé ce masque qui lui voilait sa vraie nature -une horrible despote- et s’épargner au moins la lassitude qu’elle ressentirait, à devoir constamment jouer sa misérable comédie, vis-à-vis de sa propre famille par-dessus le marché ! Et j’aurais préféré aussi que l’on me pende pour en finir ainsi avec ma vie cruelle, que de passer une seule nuit avec cette méchante personne, malgré l’impression sympathique que son aspect impose à première vue.
– Merci, dis-je malgré moi.
Dans un dernier effort de supplication, je regardai maman, les yeux implorants. Pourtant, elle ne semblait même pas me remarquer, encore en proie à ses interminables causeries avec Maguy.
Après un moment, elle me déposa un bisou sur la joue et me prit dans ses bras, puis me marmonna dans l’oreille qu’elle reviendrait bientôt.
J’avais vu assez de films pour comprendre que ces idioties que chuchotent les parents aux oreilles de leurs enfants avant de les quitter ne se réalisaient jamais. J’en conclus donc que j’avais perdu deux complices. Je dois dire qu’en dépit du fait que maman ne m’offrait pas assez d’amour comparé à celui que l’on offre habituellement à un malade comme moi, je me sentais au moins parmi les miens. Parce qu’un « chez soi », ce n’est vraiment qu’auprès de ses parents qu’on le ressent.
Papa vint alors m’enlacer. Il me chuchota quelque chose à l’oreille, et pendant un moment d’étreinte, je crus qu’il émit un faible gémissement de regret.
– Tâche de vivre.

Sur ces paroles, mes parents me quittèrent, un dernier regard de compassion trahissant l’expression de leurs visages. Ils remontèrent avec Maguy alors que je restai seul dans la chambre.
« Tâche de vivre », ce n’est pas tous les jours que l’on pouvait me dire ça. C’était comme si à travers ces syllabes, je pouvais percevoir un certain désespoir de cause.
Mes parents me quittaient-ils parce-que je leur faisais honte ?
Cela voulait-il dire que même aux êtres les plus chers à mes yeux, je ne valais plus rien? Rien. Me voilà revenu à ma description primaire. Rien. Combien de savants auraient pu donner une explication saine et claire d’un concept aussi confus ?
Je crois que si Platon, Voltaire, Rousseau, ou autres penseurs procédaient pour de bon et une fois pour toutes à la définition exacte de Rien, ils se limiteraient alors à le définir en affichant mon nom dans toute sa splendeur : Steven Darwin. Mais rien pèse, on ne peut penser au vide, au néant sans penser à la pesanteur qui en découle. Il ne s’agit point de légèreté comme dirait d’autres, parce que le rien pèse sur la conscience et l’âme, traduit des émotions d’effroi et de terreur et aggrave la sensation de solitude et de détresse.

Steven Darwin.
Trois questions primordiales me traversèrent l’esprit : Qui suis-je réellement ? Que suis-je ? Et qu’adviendrait-il de moi ?
Dieu seul le sait. Créateur de mes jours, il savait qu’il faisait de moi une exception dans l’univers. Il sait le combien de mes semblables sur cette Terre discriminante.
J’avançai enfin au centre de la pièce. Je me jetai sur le lit tête la première. Et je restai songeur, comme de coutume. Seules mes songeries me faisaient oublier l’amertume de ma situation.

J’entendis soudain un claquement de porte. Mes parents étaient sans doute sortis. Me voilà donc seul.
Mais je me rappelais Nora. Elle seule me fournissait un peu d’espoir. Comment avais-je pu l’oublier dans mes tirades ? C’était comme si j’étais conscient que même en sa présence, rien ne pouvait changer, mais en effet, je ne pouvais pas le nier. Elle n’était pas la maîtresse de maison. Et d’un jour à l’autre, je pouvais me retrouver solitaire si Maguy la jugeait trop « pesante ».

– Ah te voilà mon petit chou !, entendis-je alors derrière mon dos. Je me levai pour voir qui se tenait là.
Impossible !
Marguerite, tendant les bras, m’invitant à venir m’y nicher. J’obéis comme aimanté par un être divin.
Elle me prit dans ses bras et me mena derechef vers le salon où quelques minutes auparavant nous étions assis là, mes parents, elle et moi. Elle se leva et alla à la bibliothèque bien garnie du hall, que j’avais aperçue tout à l’heure.
Elle revint un livre à la main et l’ouvrit. Ce n’était en réalité pas un livre, mais une BD. Elle marqua une page où étaient dessinés les fameux Tom & Jerry.
– Voilà la bande dessinée qui m’avait envoûtée le plus alors que j’avais ton âge. Je pense que la lecture qu’elle te procurera fera naître en toi la même ambiance qui me charma jadis, me dit-elle doucement.
Je restai bouché bée. Tétanisé si je puis dire. Un changement aussi radical nécessitait un grand incident. Mais lequel ?
D’une méchante sorcière elle se mua en ange agréable. Peut-être que mon sens oculaire me jouait des tours, peut-être aussi que la phase d’hallucinations me gagnait peu à peu, me faisant perdre la raison. Je n’en savais rien.
Elle resta un long moment à mes côtés, me contemplant en train de lire ce qu’elle m’offrit.
D’emblée, un gong se fit entendre et elle se leva pour aller ouvrir.
Durant cette pause où je prenais congé d’elle occasionnellement, je retournai chez Nora.
– Nora !!, claironnai-je.
Celle-ci était assise sur un petit siège de cuisine et demeurait pensive.
– Nora, tu ne le croiras jamais !
– Quoi, que se passe-t-il mon ange ? fit-elle dans une expression un peu inquiète.
– Maguy, … Maguy…, arrivais-je à peine à prononcer.
– Que se passe-t-il ?, questionnait-elle, un rictus de colère s’affichant sur ses lèvres.
– Elle a … Elle a par je ne sais quel miracle changé d’attitude à mon égard. Elle est devenue d’une affabilité … comment dire ? Son comportement me laisse suspicieux. Je n’ai jamais vu une telle Maguy… Peut-être a-t-elle succombé à une incantation des Dieux, qu’en sais-je ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle me témoigne désormais un grand amour, si je m’en tiens aux apparences.
Nora resta un moment silencieuse, comme déçue par ce que je venais de lui dire. Puis, une sorte de pitié s’afficha sur ses traits.
– Quoi ? Qu’est-ce que ce visage soudain navré ? Que me caches-tu Nora ?
– Ce n’est pas ça mon chéri. C’est juste que je viens de comprendre. A un moment j’ai cru que ce que tu me disais s’était réellement produit. Mais…
– Comment ça ? Mais je t’assure que c’est vrai Nora!, protestai-je.
S’étant attardée sur sa conjonction, elle se décida enfin à continuer.
– …Tes parents l’ont informé de leur retour dans quelques minutes, le temps d’aller chercher tes affaires à la maison, et en réalité, craignant leur arrivée plus tôt que prévu, elle aurait sans doute élaboré cette ruse pour contrecarrer tout rendez-vous inattendu. C’est sûrement eux qui viennent de sonner à l’instant.
Devant ma mine désespérée, elle essaya une dernière tentative de consolation.
– A mon avis, dit-elle déterminée, si tu veux vraiment vivre tes derniers jours – et se rendant compte qu’elle avait utilisé un mauvais adjectif – enfin je veux dire, vivre ce séjour comme il se doit, il vaudrait mieux que tu ailles chez tes parents et que tu leur annonces ton refus dès maintenant. Je ne veux pas que tu souffres à cause d’un comportement malveillant de la part de ta tante, Steve.
Je restais cloué au sol face à ce qu’elle venait de dire. Je n’osais bouger.
– Qu’attends-tu ? Vas-y!
Je n’eus pas le temps de réfléchir. Mes jambes avaient déjà cédaient.

– Papaaaaa, mamaaaan!, criai-je désespérément, de crainte qu’ils ne soient sur le point de décamper. Mais je ne reçus point de réponse.
Quand j’arrivais à la porte, je la trouvais cadenassée. Il était trop tard. Mes parents étaient partis. Je ne les reverrais plus, c’était certain, voire même dans le pire des cas, si jamais leur promesse se révélait être sincère, ils ne reviendraient qu’après mon décès. Déjà, leur absence me causait énormément de peine. J’étais mort de tristesse, de chagrin, de terreur.
Terreur. Maguy en était l’incarnation même.

– Tu appelais quelqu’un ? dit une voix froide derrière moi.
Je fis volte face, c’était Maguy.

Chapitre I.


Je sais que je vais mourir. D’ici quelques années, quelques mois, quelques jours, qu’en sais-je ? Quelques secondes même. En tout cas, la mort m’attend. Ce que je sais aussi, c’est que l’humanité ne se souviendra pas de moi, ou du moins je serai le sujet du peu de commérages qu’il y aurait durant mes funérailles, et ma sépulture sera transportée, traversant un long et lugubre sentier, devant des dizaines de regards hébétés, qui m’oublieront aussitôt.

– Steven !, hurla une voix lointaine. Descends !
J’ouvris les yeux. Je sombrais dans mes permanentes fantasmagories.
Je reste un moment en train de contempler le plafond de ma chambre que maman avait orné de belles étoiles fluorescentes, qui réussissaient d’ailleurs la nuit à me faire voler au dessus de notre Terre, en expédition vers une autre dimension, celle tant convoitée : l’Espace.
Depuis mon tout jeune âge, je rêve de conquérir ce monde tellement abstrait, tellement mystérieux que même une petite balade en son sein ferait de moi quelqu’un !
– Steven !, répéta maman.
Je me levai alors, si brusquement que je faillis me heurter le pied à ma table de chevet.
– J’arrive !, hasardai-je.
Je dégringolai les escaliers, l’esprit distrait.
– Tu en as mis du temps, nous sommes en retard ! Ta tante Marguerite sera très en colère si nous n’arrivons pas à l’heure.
J’aurais demandé de quoi il s’agissait si on m’avait laissé une seconde de plus à réfléchir, mais je me rendis soudain compte qu’on était samedi, et les samedis, on allait toujours chez tante Marguerite.
En toute franchise, je n’ai jamais vraiment aimé Maguy – c’est ainsi qu’on l’appelait. Insondable. En la présence de mes parents, on aurait dit la bonté et l’amabilité incarnées. Elle faisait tout pour être à la hauteur, et ceci bien sûr, afin que mes parents lui assignent le titre d’une charmante jeune femme au grand cœur. Or, elle ne l’était point en ma compagnie. J’étais ce qu’elle appelait « une vermine exécrable », une « créature crachée des entrailles de l’enfer », un « spectateur acharné de la vie, qui est sur le point de quitter la salle de théâtre sur un pas désapprobateur » …
J’avais dû avaler toutes ces injures. Me taire. Ecouter. Faut-il encore préciser qu’écouter était le pire châtiment qui m’eut été infligé. Combien de fois je dus retenir mes larmes sous prétexte que les garçons ne pleurent pas !
Je savais qu’elle disait vrai, juste sous une forme plus délicate, plus crue. Je savais que l’information était juste mais que l’expression était malsaine.

Sur le chemin, je contemplais derrière la fenêtre miroitante du siège arrière notre petit village de Weden Brook. Parsemée de tous les côtés d’un flot d’arbres qui formaient une agréable verdure à admirer, notre région était un centre touristique très réputé pour sa végétation luxuriante. Malgré le manque d’hôtels, le silence monacal dont elle jouissait était la véritable attraction des étrangers. La nature, le climat fort agréable, ainsi que les habitants très accueillants, contribuaient sans aucun doute à les attirer. C’est pour cela qu’au printemps, la saison la plus adéquate pour nous rendre visite, généralement baignant dans la magnificence des fleurs et plantations multicolores, les gens s’arrangeaient souvent pour se choisir des endroits, des espaces, où ils espéraient monter leurs propres projets touristiques, pour les revenus que cela leur procurerait.

Des visages défilaient avec la rapidité de l’éclair au fur et à mesure que la voiture avançait. Des visages espiègles, des visages d’adultes, des visages de jeunes personnes sans doute zélées par l’ambition, des visages de vieux… Des visages de toutes les tranches d’âge. A laquelle appartenais-je en fait ? Je ne pouvais préciser.
Un corps chétif et squelettique, au point que j’avais l’impression d’entendre mes os craqueler à chaque geste ou mouvement que je faisais ; j’en étais réduit à un épouvantail tellement je me sentais flotter dans mes vêtements : disons un épouvantail pourvu d’une âme et d’un esprit encore capable de jugeote…
Je portais la main à mon visage. Des rides, des poches, un front flétri . Quoi d’autre ? Ma main même semblait accentuer cet effet de relief. Je passai ma main par-dessus ma tête. Il me sembla qu’elle avait parcouru une année-lumière pour enfin arriver à la zone du cervelet. Mon crâne surdimensionné dépassait de loin celui de mes semblables en volume. Quant à mes oreilles, aussi disproportionnées qu’elles soient, se penchaient vers l’avant en se pliant, telles de petits vers courbés par…l’âge, dirait-on ? Mes cheveux n’existaient pas, enfin presque. Si l’on s’abstenait de ceux dont je jouissais à ma naissance, ils n’avaient, pour ainsi dire, jamais existé. Ces cheveux qui auraient pu servir à donner ne serait-ce qu’un peu de volume à mon visage, qui déjà, était plus étroit par rapport à la norme.
Je me haïssais.
Je vivais dans l’inaptitude, l’incapacité, l’impossibilité de me regarder dans la glace, parce que cette image que je gardais dans ma rétine faisait référence à ce triste corps.
Mal dans sa peau, mal dans son esprit. J’étais triste, oui. Je me demandais à chaque instant la raison pour laquelle il fallait que ce soit moi, ce reflet dans le miroir. Je ne ressemblais à rien. Rien, dans le vrai sens du terme. J’étais vieux, tout en étant petit. Mais la collision entre les deux formait un vide, un abîme, qui se déterminait en un mot. Rien. Je me faisais peur à moi-même. J’avais peur de moi. Je me dégoûtais.
Je m’abhorrais cruellement.
Alors qu’en était-il de ceux destinés à me regarder ?
Quoique rares soient les fois où je prenais de l’air dans un monde « vrai » – étant donné que j’étais condamné à rester à la maison – je ne pouvais être content le moins du monde. Les gens, les enfants même, me narguaient d’un regard presque criminel. On aurait dit qu’ils auraient tout fait pour me détruire, me supprimer, me rayer de cette planète. Leur regard même me tuait. Un fusil braqué en ma direction, en quête d’une proie vivante. Je sentais la balle me transpercer le cœur, le pulvériser dans un concert de sang et de douleur, sans pour autant le priver de sa fonction.
Comme il aurait été plus facile que la balle fasse son travail ordinaire. Me délivrer de ce monde où je n’avais guère ma place. Mais non. Elle accentuait la souffrance, la rendait encore plus invivable, plus grotesque, plus massacrante. J’étais déjà mort. Mais la douleur persistait…
Les gens sont insensibles. Inhumains. Pourtant, une voix à l’intérieur de moi me chuchotait qu’ils n’avaient pas tort.

Une fois la voiture garée, nous étions devant une bâtisse sans âge.
Mon père frappa trois fois à la porte d’entrée. Une vieille femme vint nous ouvrir.
– Ah, les Darwin ! Mais entrez donc ! Madame Marguerite vous attendait justement !, dit-elle.
Nora : la femme de chambre de Maguy. C’était la seule personne sur Terre que j’appréciais.
Bien qu’elle soit plus âgée que moi, on aurait juré que j’étais son aïeul. Pourtant, pour elle, j’étais ce petit garçon à l’esprit précoce. Elle me choyait, me comblait de friandises quand ma tante s’absentait, et me racontait les plus belles histoires pour enfants. Je me sentais revivre en sa présence : je devenais important.
C’étaient des moments de pure évasion. Je pouvais voleter dans les lointains horizons vers un monde euphorique, acceptant toutes infirmités. Elle me procurait les premiers sentiments d’amour, les premières émotions d’affection et d’attachement. J’apprenais à aimer…
C’était le seul soutien, la seule épaule. Je lui racontais mes chagrins, mes peurs, mes souffrances. Je trouvais en elle une amie, une complice de mes rêves et de mes ambitions.
Car hélas, j’en avais, des ambitions. Mais je savais d’avance qu’aucune d’entre elles n’aboutirait.
Des fois, quand je lui décrivais ma détestable apparence, elle me disait que je devais changer de comportement vis-à-vis de moi-même, de ne plus l’accabler de tous ces mots acerbes et de faire preuve d’un peu d’indulgence…
– Tu ne peux pas connaître les vraies motivations de mon comportement, lui rétorquais-je … A l’indulgence et aux beaux mots que l’on s’entête à me dire, je préfère me décrire sans phrases factices, quitte à rire de moi-même… Ne dit-on pas que l’autodérision est la meilleure façon de faire face aux vicissitudes de la vie ?
Nora, comme à son habitude, m’écoutait attentivement.
Je poursuivais ma diatribe envers moi-même, interpelant Nora.
– Dis-moi, en regardant ma tête démesurément grande, mon épiderme toute fripée, telle une peau de chagrin, et mes os saillants, est-ce que tu n’as pas l’impression d’être en présence d’un macchabée ?
Appelée à répondre, Nora demeurait toujours muette sur ce point.

Somme toute, cette femme était ma seule confidente.
– Mais entre mon garçon, me dit-elle, un large sourire se dessinant sur son visage.
Non sans lui avoir rendu le sourire, j’entrais tandis qu’elle m’emboîtait le pas.

%d blogueurs aiment cette page :